Santé mentale

Ciel gris, moral à plat ?

"Après la pluie, le beau temps". Quand ce dicton ne se réalise pas, certains ont le moral dans les chaussettes (en laine polaire). Pourtant, nous surestimons l'importance de la météo sur notre bonheur. Sus à la "météomanie" !

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(c)AdobeStock
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Julien Marteleur

Julien Marteleur

On n'est pas vernis en Belgique : après un mois de janvier 2023 où le soleil n'aura brillé que 32 heures en tout et pour tout, le mois de mars a, quant à lui, enregistré un record de 24 jours de précipitations ! Comment voulez-vous, dans ces conditions, avoir le moral au beau fixe ? À l'heure d'écrire ces lignes, le printemps tarde à s'installer. Les mines s'allongent autant que les jours et on attend le prochain bulletin météo avec anxiété. Va-t-on enfin passer une "belle" semaine, un "bon" weekend ? C'est tout de même étrange, la façon dont l'être humain associe intimement son humeur à la météo du jour... D'où vient cette obsession pour le tempsqu'il fait ?

L'humeur en histoire

Que la météo exerce une influence sur nous avait déjà été théorisé par le médecin grec Hippocrate, au 5e siècle avant J-C. Dans Air, eaux, lieux, celui que l'on surnomme également "le Père de la médecine" enjoignait ses confrères à observer, avant de diagnostiquer les maladies, une série de facteurs météorologiques : l'orientation du domicile du malade par rapport au vent et au lever du soleil, ou encore le climat ambiant. "Pour Hippocrate, le corps humain se compose de quatre liquides organiques, les 'humeurs' : le sang, la bile jaune, la bile noire et le phlegmelymphe, détaille Nicole Phelouzat dans son essai Beau temps et bonnes humeurs (1). Selon Hippocrate, ces quatre humeurs varient en fonction du cycle des quatre saisons. Le déséquilibre des saisons prédispose, par conséquent, aux maladies saisonnières." Il est alors convenu que le soleil, source de vie par sa chaleur et sa lumière, est synonyme de 'bonne' humeur.

Les écrits d'Hippocrate resteront une référence jusqu'au 17e siècle, et la langue va progressivement s'emparer de cette notion physiologique d'humeur pour l'inscrire dans des expressions populaires, relatives à nos sentiments. Ainsi, nous nous "faisons de la bile", avons "des coups de sang" et parfois, nous pouvons même "broyer du noir" ou faire "preuve de phlegme" ! Cette relation entre le corps, l'esprit et le temps qu'il fait est, à l'époque, parfaitement résumée par le philosophe Jean-Jacques Rousseau dans ses Rêveries du promeneur solitaire : "Le climat, les saisons, les couleurs, l'obscurité, la lumière et les éléments... Tout agit sur notre machine et sur notre âme." 

Là où les saisons sont marquées, le retour du printemps et la réapparition du soleil sont fêtés traditionnellement depuis de nombreux siècles. Pour n'en prendre qu'un exemple, il suffit d'évoquer chez nous la coutume du "Bonhomme Hiver". La population se libère symboliquement de l'hiver en offrant au bûcher une grande poupée de chiffons ou de bois personnalisant cette saison. Ce châtiment est souvent précédé d'une procession où ce pauvre Bonhomme Hiver se voit accusé de tous les maux de la communauté... Et donc, de sa "mauvaise humeur".

Pour vivre heureux, vivons ensoleillés ?

L'influence de la météo sur notre bonheur tiendrait-elle donc seulement à une série de croyances éculées et de paillardises ancestrales ? C'est en tout cas ce que suggèrent la plupart des études actuelles sur la question, qui tirent la même conclusion (2) : cette relation serait difficilement vérifiable, car le temps qu'il fait n'affecte que l'humeur d'un sous-ensemble réduit de la population avec, de plus, une intensité variable. "Entre 0,4 et 4 % de la population serait vraiment 'météo-sensible' et concerné par la dépression saisonnière. Les plus de 60 ans seraient plus nombreux à s'en plaindre et ce sont souvent des personnes ayant une fragilité de la glande surrénale ou de la thyroïde, souligne Johanna Rozenblum, psychologue clinicienne (2). Mais selon elle, il ne faut pas négliger le pouvoir des biais cognitifs : dans ce cas-ci, nous nous baserions sur une croyance qui consiste à penser : "Si je suis triste quand il pleut, c'est qu'il y a forcément un lien", et qui vient modifier notre perception. Résultat : "On se souvient davantage qu’on allait bien quand il faisait beau, ou que l’on était au fond de son lit un dimanche pluvieux, faisant le lien avec la météo et oubliant totalement le contexte personnel positif ou négatif, qui influence notre bien-être", explique la psychologue.

Ce qui a été largement démontré, en revanche, c'est que la luminosité agit sur notre taux de sérotonine, un neurotransmetteur aussi appelé "hormone du bonheur". Ce que l'on sait aussi, c'est que la lumière joue un rôle crucial dans la régulation de notre horloge biologique et des fonctions qui en découlent (dont... notre humeur). En réalité, plus que la météo, c'est l'absence de lumière qui a un impact sur notre organisme.

L'autre explication à notre obsession du soleil serait d'ordre social. Le beau temps facilite les rencontres extérieures, comme un verre entre amis à la terrasse d'un café ou un pique-nique en famille à la campagne. Il n'existe cependant pas de température idéale pour être heureux. Du moins, rien de scientifiquement établi. Quand certains se rêvent ad vitam sous les cocotiers, d'autres se languissent de randonnées sous la pluie des Highlands écossais. Au lieu de subir le cycle — parfois imprévisible — de la nature, ne chercherions-nous pas plutôt à influer sur notre baromètre intérieur ? Le beau temps, finalement, c'est dans la tête...


(1) "Beau Temps et bonnes humeurs", N. Phelouzat dans Corps n°8, éd. Dilecta, 2010.

(2) "Sommes-nous vraiment météo-sensibles ?", J. Neuville,Santé Magazine, octobre 2022.