Santé mentale

Enfants et écrans : quand faut-il s'alarmer ?         

Un récent rapport publié dans la prestigieuse revue américaine JAMA Psychiatry minimise l'importance des effets d'une surexposition aux écrans sur les plus jeunes. Avant 3 ans, les risques sont cependant bien réels. Et au-delà de cet âge, leur consommation doit rester encadrée.

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(c)AdobeStock
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Julien Marteleur

Julien Marteleur

Tablettes, smartphones, ordinateur, télé… Les écrans sont omniprésents et peuvent désormais être emportés partout. Cette sur-accessibilité, que les États-Unis ont baptisée Atawad ("Anytime, Anywhere, Any Device" ou "Tout le temps, partout, sur n'importe quel support") touche également les plus jeunes qui ont aujourd'hui la possibilité de "consommer de l'écran" dans chaque pièce de la maison, mais aussi en voiture, au restaurant, dans la salle d'attente du médecin… Le phénomène a été amplifié lors des deux derniers confinements, Débordés entre une progéniture à occuper et le télétravail à assurer, les parents ont montré plus de laxisme concernant le temps d'écran autorisé. Pas la peine pour autant de culpabiliser, selon une récente méta-analyse (1) de JAMA Psychiatry, qui compile les résultats de 87 études sur les enfants et les écrans et affirme que passé l'âge de 3 ans, le lien serait "beaucoup plus léger" qu'estimé entre une surconsommation d'écrans et l'apparition de troubles comportementaux chez l'enfant (troubles similaires à ceux du spectre autistique, irritabilité, déficit d'attention, hyperactivité, insomnies, dépression…). À partir d'un certain âge, les effets les plus délétères ne se font ressentir qu'après une exposition massive (plus de 3 heures par jour), installée dans la durée, explique Anthony Beuel, neuropsychologue au sein de l'Hôpital universitaire des enfants Reine Fabiola (Huderf). Mais entre 0 et 3 ans, les écrans sont néfastes pour les tout-petits."

Nounous cathodiques
Depuis une dizaine d'années, la télévision a développé une série de chaînes thématiques, exclusivement dédiée à un profil de consommateur : le bébé. Elles prônent des programmes destinés à développer le langage chez le tout-petit, son attention, ses facultés sensorielles ou encore sa structuration du temps ou de l'espace. En effet, la période de vie avant deux ans constitue une fenêtre critique pour le développement neurologique de l'enfant. En 24 mois, le cerveau d'un nourrisson va tripler de taille et de poids, passant de 333 grammes à 1 kilo. Les connexions entre les neurones doivent se faire lentement et par étapes successives. Pour se développer, les trajets neuronaux ont besoin que l'enfant interagisse avec son environnement en trois dimensions et avec ses cinq sens. Les premières expériences de la vie sont alors essentielles. "Dans cette phase de développement critique, l'enfant a besoin des adultes pour développer le langage, pour sociabiliser, explique Anthony Beuel. Son entourage et son environnement immédiats vont être essentiels pour le stimuler et développer ses sens, comme ses capacités cognitives." Or, la télévision, ce n'est rien, ni personne. "L’enfant va surtout développer sa passivité en restant face à un écran dont il ne comprend de toute façon pas grand-chose. C'est cette passivité qui va favoriser des retards d'apprentissage et de développement, ainsi que leur faculté à sociabiliser avec les autres." Ces chaînes thématiques ont un autre effet pervers, selon Anthony Beuel : "Leur existence même valide auprès de certains parents la conception qu'il est normal de laisser un enfant de cet âge devant la télé, vu qu'il existe des programmes adaptés spécifiquement pour eux ! Or, la télé n'a aucun intérêt à cet âge-là." Sans compter qu'avant l'âge de six mois, les bébés ne peuvent fixer un écran que durant de très courtes périodes et manifestent ensuite pratiquement toujours des signes de fatigue psychique causée par la tension du regard vers l’écran (pleurs, irritabilité, bâillements) …

Entre 0 et 3 ans, les écrans sont néfastes pour les tout-petits.

Pour le psychiatre français Serge Tisseron, auteur de Les dangers de la télé pour les bébés (2), ces programmes ne sont que de vulgaires "nounous cathodiques, dénuées d'interaction. " Une étude menée en 2010 aux États-Unis (3) sur des enfants âgés de 12 à 18 mois a par exemple démontré que des programmes dits "éducatifs" ne permettaient pas aux enfants d'apprendre plus de mots, durant une période d'un mois d'exposition. Au contraire, le plus haut niveau d'apprentissage était atteint par le groupe d'enfants ayant appris les mots avec leurs parents.  Pour les tout petit, la surexposition aux écrans peut avoir des conséquences effrayantes : absence de réaction lorsqu'on l'appelle par son prénom, difficultés de préhension ou de langage, neurasthénie, crises d'agressivité lorsqu'on éteint l'écran, etc.

Commenter l'écran
Entre 3 et 5 ans, l'enfant apprend doucement à affiner sa compréhension et en même temps à construire des liens logiques entre les différentes parties du "spectacle" qui se déroule sous ses yeux. Mais dans un premier temps, avertit Serge Tisseron, "il se concentre surtout sur la forme et non sur le déroulement du récit. Prenons les cinq premières minutes de Bambi de Walt Disney. Le spectateur adulte y verra un petit faon qui vient de naître et tous les animaux de la forêt qui se rassemblent autour de lui. Un enfant de 3 ans y verra un hibou faire les gros yeux, puis des petites cailles courir, puis des lapins s’agiter dans tous les sens, puis une maman avec son bébé. Il ne comprend pas du tout que ces différents événements sont enchaînés." "Avant 6 ans, abonde Anthony Beuel de l'Huderf, il est essentiel que l'adulte soit présent avec l'enfant lorsqu'il se retrouve devant un écran. Cela va permettre au parent de commenter les images en insistant à chaque fois sur les actions et leur enchaînement. Cette supervision active est primordiale et le temps de visionnage ne doit pas excéder la demi-heure quotidienne."

La télévision, ce n'est rien, ni personne.

Dans cette optique, Serge Tisseron préconise l'usage de programmes pédagogiques enregistrés ou de DVD pour en contrôler plus facilement le contenu. Revoir les programmes permet aussi à l’enfant de mieux comprendre le déroulement de ses dessins animés "préférés"… à condition que leur contenu respecte bien la signalétique d'avertissement qui leur est associé.

Violences
Ces signalétiques (appelées aussi "Pegi" lorsqu'il s'agit de jeux vidéo) se basent souvent sur la notion de violence (physique ou verbale, mais aussi images à caractère sexuel, consommation de drogue, etc.) pour déterminer l'interdiction de certains contenus aux mineurs. Mais qu'est-ce qui fait la violence d'une image ? "Il y a bien entendu les images qui ont un contenu objectivement violent, souligne Serge Tisseron. Mais certaines images peuvent aussi réveiller des traumatismes personnels passés : un enfant qui a été soumis à un deuil ne regarde pas un film mettant en scène un décès de la même manière qu’un enfant qui ne l’a pas été." Aussi, par leur bande sonore ou leur montage épileptique ou provoquant volontairement la confusion, certains contenus peuvent être considérés comme violents, surtout auprès des plus jeunes. "Tant qu'il le peut, le parent doit être conscient de ces paramètres et assister l'enfant dans sa consommation, répète Anthony Beuel. Une vigilance qui doit rester de mise au fur et à mesure que l'enfant grandit. Le temps passé devant l'écran, lui, peut faire sans danger l'objet de plus de souplesse : "De 6 à 12 ans, l'enfant peut passer jusqu'à une heure par jour maximum devant la télé, sans en faire une religion pour autant. Au-delà de 12 ans, les durées varient, mais on estime qu'un ado passe régulièrement entre 2 et 4 heures par jour sur un écran. Cela parait beaucoup, mais contrairement à ce qu'on remarque pour les plus jeunes, c'est qu'aujourd'hui, les capacités de sociabilisation d'un adolescent peuvent être influencées par les écrans – en mal comme en bien ! - que ce soit via les réseaux sociaux, les jeux vidéo ou la télévision. Au bout du compte, ces écrans peuvent être aussi de formidables supports de divertissement, de découvertes et d'échanges familiaux… À condition, bien sûr, d'être utilisés avec modération et dans de bonnes conditions."   

"3-6-9-12" : une règle pour un bon usage des écrans
Quelles sont les bonnes pratiques à retenir concernant son enfant et les écrans ? Le psychiatre Serge Tisseron propose la règle "3-6-9-12", qui fait référence aux âges d'un enfant.
Avant 3 ans : pas de télévision. Selon le psychiatre, l’enfant a d'abord besoin de mettre en place ses repères spatiaux, puis temporels. Les premiers se construisent à travers toutes les interactions avec l'environnement qui implique ses sens, et les seconds à travers les histoires qu'on lui raconte et les livres qu'il feuillette.
Avant 6 ans : pas de console de jeux, suggère Serge Tisseron. Évitez également la TV et l'ordinateur dans la chambre. Fixez des horaires aux écrans (maximum une heure par jour, tous écrans confondus) et respectez les âges indiqués pour les programmes, propose-t-il.
Avant 9 ans : pas de navigation non supervisée sur internet, estime Serge Tisseron. À partir de 8 ans, si vous créez un compte pour votre enfant sur l'ordinateur familial, expliquez-lui le droit à l'image et le droit à l'intimité. Évitez la TV et l'ordinateur dans la chambre et établissez des règles claires sur le temps d'écrans. Paramétrez également la console de jeu du salon si vous le pouvez.
Avant 12 ans : pas de réseaux sociaux, conseille le psychiatre. Continuez à établir des règles claires sur le temps d'écrans et déterminez avec votre enfant l'âge à partir duquel il aura son téléphone mobile.
Après 12 ans : Votre enfant "surfe" seul sur le web ? Idéalement, convenez d'horaires à respecter et évitez de lui laisser une connexion nocturne illimitée depuis sa chambre. Discutez avec lui du téléchargement, des plagiats, de la pornographie, du harcèlement,...