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Ensemble vers la sobriété émotionnelle

© Serge Dehaes © Serge Dehaes

Panique, peurs démesurées, apitoiement, jalousie, remords…, autant de symptômes qui, lorsqu'ils persistent, provoquent un déséquilibre émotif. Pour apprendre à maitriser leurs émotions, certaines personnes fréquentent un groupe d'entraide : les Émotifs anonymes. Reportage.


"Je vais faire du thé", annonce Géraldine (1), se dirigeant vers la pièce d'à côté après avoir confié sa fragilité : "je suis quelqu'un que l'hypersensibilité submerge". Depuis quinze ans, elle ouvre la salle au-dessus d'une librairie bruxelloise au groupe des Émotifs anonymes de Stockel.

"Je m'aide beaucoup comme ça, crie-t-elle depuis la cuisine. C'est en aidant les autres qu'on s'aide soi-même." Elle se ravise… "Je ne devrais pas parler en 'on'. Ça signifie que j'emmène les autres dans mon délire, que je les prends en otage. Je ne devrais pas…"

Des pas dans l'escalier. Deux hommes entrent. "Mais bonjour mon petit André", s'écrie l'hôte en l'embrassant et en lui reprochant presque, au ton de sa voix, de ne pas s'être montré depuis un moment. Ils s'installent autour de la table.

Ni chefs, ni responsables

On peut évaluer le nombre de participants à la douzaine de chaises disposées. "Certains ne viendront pas", prévient Daniel. Son téléphone sonne avant qu'il puisse en dire plus. "La conscience de groupe s'est exprimée la semaine dernière, chuchote-t-il dans son portable. On ne peut pas revenir là-dessus."

Il semble évident que notre présence justifie l'absence de certains. Dont, notamment, la personne avec qui Daniel s'entretient. "Si tu as besoin d'écoute ou d'action dans tes difficultés actuelles, n'hésite-pas !" La conversation se termine sur des mots rassurants : "beaucoup de courage et de bonne volonté".

La conscience de groupe, c'est la démocratie des Émotifs anonymes. Le processus est mis en œuvre lors qu'une décision doit être prise. Ici, il n'y a ni chefs, ni responsables. Selon Daniel, "la seule autorité est le dieu d'amour tel qu'il émane de la conscience de notre groupe".

Comment approcher un mouvement fondé sur l'anonymat et la discrétion ? "C'est par Internet, par ouï-dire, par un thérapeute qui connait notre projet… que les membres nous rejoignent, explique Daniel. Il y a même un film qui parle des Émotifs anonymes (2) !"

Brouaha dans l'escalier. La porte s'ouvre, en voilà sept de plus.

La fraternité réunit des individus qui partagent un problème commun : des émotions excessives. Ils y trouvent de la force et de l’espoir.

Partager forces et espoirs

"Bienvenue au groupe des Émotifs anonymes. Mon prénom est André, je suis émotif." Ces mots ouvrent la réunion. Tel que le suggère la littérature de ce groupe de soutien (lire ci-dessous), l'animateur du jour définit le mouvement : "une fraternité d'individus qui ont un problème commun : des émotions excessives. Ils se réunissent pour partager leurs expériences, leurs for ces, leurs espoirs dans le but de résoudre ce problème et d'aider d'autres émotifs à se rétablir."

Une seule condition pour devenir membre : le désir d’arrêter les excès émotionnels. Objectif commun : atteindre la sobriété émotionnelle.

Le déroulement de la réunion prévoit ensuite la lecture des 12 promesses : "Nous faisons l'expérience d'une nouvelle liberté", "Nous ne regrettons pas le passé", "Nous comprenons le sens du mot sérénité et connaissons la paix d'esprit"…

André invite les participants à réagir. "Barbara, émotive. J'ai énormément cultivé la victimisation et l'apitoiement dont parle la cinquième promesse. J'en sors maintenant, grâce au partage. Le groupe est un miroir exceptionnel. Merci."

Tous ne sont pas obligés de réagir. Mais ceux qui le souhaitent se présentent toujours de la même manière et sont systématiquement remerciés pour leur intervention. Idem lors du "partage de la semaine", deuxième étape de la rencontre. Ce moment est réservé aux événements vécus ou à venir qui provoquent un excès d'émotion.

Émilie, émotive, évoque la rencontre prochaine avec son père à qui elle ne sait pas dire "non", ce qui suscite en elle de la colère. Daniel, émotif, partage sa difficulté à meubler une semaine de vacances et, par conséquent, à surmonter la confrontation à lui-même. Laetitia, émotive, n'aime pas non plus rester seule. "Tous mes rendez-vous se sont décommandés…" Au terme de chacune des interventions, pas de conseils, pas de jugements, pas de remarques. Une écoute attentive ponctuée d'un "merci". C'est tout.

Les témoignages évoquent la peur de se débarrasser d’un défaut de caractère, les difficultés de s’aimer…

"Je me force à me regarder"

Pause. Le sucre de la tarte recouvre de douceur l'amertume de certaines expériences de vie. Les membres du groupe viennent aux nouvelles : "Tu peins toujours ?", questionne l'un. "Qu'est-ce que tu as maigri !", affirme une autre. Puis, une fois les tasses de tisane vides, et sur invitation de l'animateur, chacun reprend sa place.

D'autres témoignages sont livrés. Ils évoquent la peur de se débarrasser d'un défaut de caractère, l'acceptation des accidents de parcours, les difficultés de s'aimer… "J'ai toujours beaucoup de problèmes car je suis la dernière personne que j'aime", confie Daniel. Géraldine rebondit : "J'ai souvent fui les miroirs. Aujourd'hui je me force à me regarder et à accepter ce que je vois. S'aimer soi-même est le secret du bonheur. Je peux aimer les autres et accepter leur amour".

Un certain temps s'écoule entre chaque témoignage. L'animateur observe un à un les membres du groupe comme pour les encourager à se lancer, eux aussi. Rose se lance : angoisses, routine, relation difficile avec sa fille qui lui a annoncé qu'elle partira peut-être vivre à Liège avec ses enfants. "J'ai toujours l'impression que je ne peux pas garder mon enfant près de moi… Je vous raconte tout ça et les émotions me prennent, ça monte…" Puis voilà les pleurs. En réponse, des sourires, et des regards bienveillants lui sont offerts. Des signes qui disent : "nous te comprenons".

Vient l'heure de clôturer la réunion. Sur la table, des feuilles sur lesquelles est inscrite la prière. Debout, certains ferment les yeux, d'autres les gardent ouverts, soucieux de ne pas faire d'erreurs. "Mon Dieu, donne-moi la sérénité d'accepter les choses que je ne puis changer…" Tous se tiennent la main. "Le courage de changer les choses que je peux…" Ils savent qu'ils peuvent compter les uns sur les autres. "Et la sagesse d'en connaître la différence." Embrassades et au-revoir.


"Plus qu'être aidé, être compris"

Les Émotifs anonymes est le dernier-né des "mouvements des 12 étapes" déclinés des Alcooliques anonymes. Ses membres y partagent leurs expériences, leurs forces et leurs espoirs dans le but de résoudre des problèmes émotionnels.

Né aux États-Unis, le mouvement n'a pas 50 ans. Toutefois, en moins d'un demi-siècle, il s'est propagé en Afrique du Sud, au Japon, en Israël, aux Philippines, au Mexique… et en Belgique depuis 1979. Il en existe huit groupes actuellement en Belgique francophone (1). Tel les Alcooliques, les Outremangeurs, les Narcotiques, les Dépendants affectifs et sexuels… anonymes, les Émotifs anonymes apprennent un mode de vie qui s'inspire du programme en 12 étapes des Alcooliques anonymes, adapté aux personnes qui souffrent de leurs émotions.

Expériences fortes, espoirs et émotions sont partagés collectivement. "J'ai fait l'expérience de deux fraternités, explique un membre. À chaque fois je pensais être seul avec ma dépendance. Puis, après les réunions, j'avais l'impression qu'ils connaissaient ma vie." "Ce qui m'a porté, raconte un autre, ce n'est pas d'être aidé, mais d'être compris."

Sur un point particulier, la méthode anglo-saxonne peut questionner : la référence à Dieu. L’explication est simple : ceux qui ont développé cette méthode sont des protestants très pratiquants. "Cette littérature fixe le cadre et chacun peut adapter les textes à ses propres convictions", affirme-t-on lors de notre rencontre. Le premier travail serait alors de l'adapter à sa conscience lors d'un travail personnel.


Ensemble, on est plus forts

Maladies, handicaps, dépendances…, il existe un groupe d'entraide pour chaque souffrance, pour chaque revendication. Faut-il toutefois se regrouper pour peser dans le débat ?

Depuis une quinzaine d'années, des groupes de soutien émergent ici et là, offrant à leurs membres l'occasion de se soutenir et de s'exprimer sur des difficultés communes. Ces personnes se prennent en charge elles-mêmes et font confiance au processus de rétablissement expérimenté par le collectif. "Le développement des groupes d'entraide correspond parfaitement, selon Jean-Marc Priels, à la nécessité citoyenne que les personnes qualifiées passivement de 'patients' assument leur propre parole et se fassent personnellement entendre comme responsables et acteurs de leur santé."

Faut-il "faire mouvement" pour être entendus ? Le psychologue clinicien, par ailleurs facilitateur de processus de groupes de soutien, acquiesce : "Ces mouvements participent à quelque chose qui est à l'œuvre dans la société. La parole des principaux concernés s'affirme comme incontournable pour les décideurs de la Santé publique. Les comités d'usagers, les associations de patients, les groupes d'entraide… sont des initiatives citoyennes qui prennent leur place dans le paysage de la santé."

Pour lui, c'est clair : ces collectifs participent à la déstigmatisation, prennent la parole en responsables et contribuent à un "mieux-être".

Certes, le suivi d'un thérapeute est nécessaire pour les pathologies qui le nécessitent. "Toutefois, précise Jean-Marc Priels, les groupes d'entraide et de soutien permettent de sortir de la dichotomie experts-patients et offrent une approche complémentaire. Les individus vont chercher eux-mêmes de l'information pour poser des questions pertinentes au professionnel qui les accompagne. Ils deviennent de réels partenaires de soins."

Il n'est pas simple d'exprimer des tensions, de dépasser les craintes du jugement, de partager des larmes. "Mais si le climat du groupe est bon, si ses membres peuvent soutenir le désarroi, les participants y trouveront confiance et sécurité."