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Faire face au sinistre

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Grave accident de car, explosion de gaz ou attentats terroristes… Avec ces drames, les médias annonceront souvent la mise en œuvre d'une prise en charge psychologique des victimes. De quoi s'agit-il ? Comment se relève-t-on de tels traumas ?


Au Centre de référence pour le traumatisme psychique des Cliniques universitaires Saint-Luc, on connaît la matière. En particulier depuis l'attentat dans un auditoire de l'UCL en 1990. Il avait révélé la nécessité, dans un plan catastrophe, de se préoccuper des blessures du corps mais aussi du psychisme. Depuis, l'unité intégrée au sein du service des urgences propose une véritable filière de soins aux personnes confrontées à des "événements potentiellement traumatisants" (agressions, accidents, attentats...). Une prise en charge très délicate, qui diffère un peu d'une psychothérapie au sens plus commun du terme, qui va à la rencontre des éventuels blessés psychiques.

Un diagnostic à poser sans tarder

Éventuels blessés ? En effet, le même incident n'entraînera pas chez toutes les victimes des conséquences identiques. On parlera de traumatisme, au sens clinique du terme, lorsqu'est constatée une incrustation ou une intensification des troubles qui suivent généralement l'événement comme les cauchemars, les flash-back, le repli sur soi, les difficultés de concentration, l'hyper-vigilance… Juste après les faits, le diagnostic est malaisé à poser. "On parle donc d'événement potentiellement traumatisant, parce qu'on ne sait pas, lorsqu'on rencontre la personne au sortir de l'événement, si elle est traumatisée ou non, explique Etienne Vermeiren, psychologue responsable du Centre. Au jour 0, c'est très difficile à définir." L'enjeu de la prise en charge sera donc d'accompagner les personnes sans savoir si elles vont développer des séquelles. Et d'agir sans tarder. Car les troubles post-traumatiques débutants ont un très bon pronostic de guérison. Au contraire, de "vieux" traumas réclameront des soins plus longs, avec des traitements médicamenteux surajoutés.

Les troubles post-traumatiques débutants ont un très bon pronostic de guérison.

 Angoisse pour la vie

Toutes les victimes partagent par contre un fait : de manière soudaine, un événement émotionnellement choquant les a amenées à rencontrer la mort. Il a suscité un terrible sentiment d'impuissance, de désarroi et/ou de colère. "Même si nous savons tous que nous allons mourir un jour, les personnes traumatisées sont vraiment hantées par cette question. Elles ont rencontré la mort. Elles y ont réchappé en quelque sorte. Et après cette rencontre réelle avec la menace de mourir, la mort est, pour elles, omniprésente, observe Etienne Vermeiren. Le danger est partout. Elles font face à une inquiétude constante et majeure pour leur propre vie et celle de leurs proches."

Leurs fondements sont atteints. Comme l'explique Erik De Soir, auteur de Gérer le trauma : "En plus du sentiment d'être touché (…) dans sa propre intégrité, s'ajoutent des sentiments (…) souvent destructeurs d'incertitude, de culpabilité, d'angoisse et de doute. […] Les événements traumatisants incitent les sinistrés à remettre en question leur système de valeur et leurs hypothèses sur l'ordre du monde." Un effroi d'autant plus grand quand le sinistre leur a été infligé par un autre humain, volontairement…

Récupérer et guérir

Il n'empêche, Erik De Soir − fort de son expérience en première ligne comme psychologue, sapeur-pompier et ambulancier − trace aussi une voie d'éclaircies pour les victimes : "Même si on pense avoir touché le fond, on parvient toujours à se relever. Donner forme à son chagrin, exprimer sa souffrance, partager ses émotions et apprendre à donner du sens aux choses feront de vous une personne plus riche dans la confrontation avec la souffrance et la peine (…)". Sans fausses promesses, non plus, le processus peut être long et douloureux.

Il faudra veiller à "refaire alliance avec la personne qui peut avoir perdu foi en l'humain", explique Etienne Vermeiren. Surtout au travers d'une présence soutenante et soutenue. En déployant bienveillance et empathie pour lui permettre de retrouver petit à petit un sentiment d'humanité et de sécurité. La personne confrontée à un événement traumatisant est comme écorchée vive, observe-t-il : la moindre petite agression peut la faire plonger (un commentaire déplacé d'un policier, à l'accueil des urgences…). Mais a contrario, le moindre geste apaisant peut donner l'effet d'un baume.

"Même si nous savons tous que nous allons mourir un jour, les personnes traumatisées sont vraiment hantées par cette question. La mort, est pour elles, omniprésente." 

L'entourage, victime collatérale

Pas question de forcer la victime à refaire le récit des événements. Ni de sonder son passé émotionnel ou de l'écouter sans interagir comme on peut le recommander dans certaines thérapies. L'heure est davantage à la présence, à la disponibilité, aussi à la mobilisation des ressources et à l'interaction avec le patient et son entourage. En effet, "le trauma comporte cette faculté négative de briser les liens", indique Etienne Vermeiren. Souvent, pour la personne traumatisée, le temps s'est arrêté. Tandis que les proches bienveillants voudraient lui faire voir que la vie continue… Le décalage entre eux se creuse, l'incompréhension s'étend. Il est pourtant essentiel de choyer ces liens.

Sans médocs

Quant aux prescriptions médicamenteuses, elles font l'objet de contre-indications dans les premières semaines. Sauf celles qui aident les personnes à dormir et sont le moins addictogènes possible. A contrario, antidépresseurs et anxiolytiques agissent comme une sorte de masque sur les émotions. Ils risquent de provoquer un retour de flammes, pire que celui que l'on a voulu étouffer. Ils participent aussi aux stratégies d'évitement que peuvent mettre en place les victimes d'un traumatisme. Stratégies considérées comme délétères pour les patients comme celle d'éviter de sortir de chez soi, d'éviter tout ce qui peut de près ou de loin rappeler l'événement…

Le recours sans tarder à des intervenants spécialisés est indiqué. De plus en plus d'acteurs de premières lignes comme les services de police, de pompiers, les médecins généralistes… sont sensibilisés à la particularité de ce type de prise en charge. Mais il manque d'une liste de thérapeutes formés à cette matière et expérimentés. Pas simple aujourd'hui de s'orienter avec justesse, alors que les charlatans ne manquent pas, en particulier lors d'événements extrêmes et médiatisés. 

Pour en savoir plus ...

Centre de référence pour le traumatisme psychique • 02/764.20.38 • www.saintluc.be • Erik De Soir, Gérer le trauma. Un combat au quotidien, éd. De Boeck, 2014

Avis aux téléspectateurs

La "gestion de la presse" constitue une réelle préoccupation sur le terrain d'un sinistre. Or, "Les sinistrés doivent être accueillis avec un luxe de précautions", martèle entre autres le spécialiste du trauma Erik De Soir. "Pour les secouristes de la première heure, il est important d'agir avec circonspection pour rouvrir par étapes la voie d'accès s'ouvrant aux victimes sans laisser déferler à nouveau les impressions traumatiques".

Comment alors ne pas remettre en question les pratiques de certains journalistes en quête d'images chocs, d'émotions à l'état brut ? Comment ne pas interroger l'intérêt que lecteurs, téléspectateurs ou internautes montrent pour le "sensationnel", pour l'émotion par écrans interposés ?

Des larmes, du sang, des boyaux… rien de plus délétère d'abord pour les victimes elles-mêmes. Comme l'indique également Etienne Vermeiren : "Filmer ou photographier quelqu'un dénudé, ensanglanté, complètement hagard n'est pas sans conséquence pour la personne. Ces gens peuvent développer une sorte de fascination morbide pour leur propre image de destruction tout à fait négative. Alors que le travail thérapeutique s'attache à faire en sorte que cette image s'estompe, la personne se revoit sans cesse dans ce moment où la mort était là…". Et d'évoquer de véritables "pressbook" que peuvent constituer certains patients.

Certes un article de presse peut laisser penser à une forme de reconnaissance pour la victime. Souvent elle le vivra pourtant davantage comme une trahison. En tout cas comme une piqûre de rappel funeste.

Entre l'utile information du grand public et le nécessaire respect des êtres touchés par l'événement, il semble qu'un juste équilibre soit loin d'être toujours de mise. 

Quand le drame touche à l'école

Suicide ou accident d'un élève, incendie au sein d'une école, bagarre qui dégénère ou incident critique qui met en danger un écolier harcelé…, il arrive que les établissements scolaires soient le théâtre de faits potentiellement traumatisants. Les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles peuvent recourir dans ce cas aux équipes mobiles. Il en fût ainsi lors des attentats à Bruxelles, dans certaines enceintes scolaires très impactées : parce qu'un enseignant était décédé dans le métro, une classe visitait Zaventem ou une autre avait dû être évacuée de Maelbeek…

Les équipes mobiles sont organisées de manière à intervenir rapidement à la demande d'un chef d'établissement, et uniquement à sa demande ou celle du pouvoir organisateur. Leur fonction ? Fournir aux élèves, aux adultes concernés un espace d'écoute et de soutien sans jugement, confidentiel – sous la forme d'un débriefing émotionnel collectif ou individuel qui aidera à mettre des mots sur des ressentis inhabituels. Et finalement, permettre à l'établissement scolaire de retrouver une situation apaisée. Entre autres formées par la Croix-Rouge, les équipes mobiles ne se voient pas comme des super héros qui vont tout régler. Ils redonnent place aux adultes encadrants, en les accompagnant pour gérer la situation aujourd'hui… et demain, dans une logique de mobilisation de leurs ressources, dans le souci d'une communication soignée avec les parents notamment, d'une attention au travail de deuil éventuel.

"La mort fait partie de notre existence et le deuil est une étape à passer. Or on n'y est plus habitué, observe Bruno Sedran, coordinateur des équipes mobiles. Comment en parler ? Faut-il en parler ? à qui en parler ? Quelles sont les représentations de la mort quand un enfant a 5 ans, 18 ans… ? Les équipes mobiles sont à même de travailler ces questions."

Aussi, elles attirent l'attention des adultes, sur une forme de prévention dans la durée : ne pas minimiser, dans les trois ou quatre semaines qui suivent l'événement, les ruminations éventuelles, les problèmes de sommeil, les angoisses… Si un travail thérapeutique s'avère nécessaire, l'équipe mobile ne s'en charge pas elle-même. Mais redirige vers les acteurs plus spécialisés comme les Centres PMS ou la Cellule de Saint- Luc (voir ci-dessus). 

Plus d'infos : www.enseignement.be