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Mieux comprendre la bipolarité 

Des montagnes russes dans les émotions, c'est ce que ressent un patient atteint d'un trouble bipolaire. Ce n'est ni un jeu ni un caprice, mais une maladie qu'il est important de bien diagnostiquer pour arriver à contenir ces moments très hauts et très bas. 


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Vincent Van Gogh était-il atteint de trouble bipolaire ? Des chercheurs du centre médical universitaire de Groningen ont approfondi cette question en menant une étude sur l’état de santé du peintre et en analysant sa correspondance destinée principalement à ses proches (1)Cette recherche confirme l'hypothèse qu'il souffrait de plusieurs maladies mentales, dont les troubles de l'humeur. 

Il n'est pas simple de poser un diagnostic de bipolarité car la plupart des patients consultent en phase basse, c’est-à-dire dépressive. Les phases (hypo)maniaques sont caractérisées par de l'hyperactivité (confiance en soi exacerbée, projets qui fusent à cent à l'heure, mégalomanie, insomnies…). Marie (prénom d'emprunt), 35 ans, a vécu sa première crise maniaque après un burnout professionnel : "Il y a quelques années, j'ai accueilli une réfugiée. Elle est restée quatre jours. Cela m'a bouleversé la tête car il fallait faire attention à la police… Quand elle est partie, j'étais en mode paranoj'avais peur. J'ai pris ma voiture et je suis partie au Luxembourg pour essayer d'y trouver de l'aide… En fait, il n'y avait aucun danger, c'est moi qui imaginais des choses. Ensuite, je suis allée dans un hôtel à la mer, j'étais fatiguée. Je n'avais pas dormi depuis plusieurs jours… J'ai commencé à avoir des comportements bizarres : logorrhée [NDLR : présenter un besoin incontrôlable de parler], communication excessive sur Facebook... J'avais ce sentiment de surpuissance et je ne me suis jamais sentie aussi bien de ma vie. Je m'informais sur tout, je dansais... J'en parle avec le sourire car franchement, c'était chouette. Par contre, mon entourage flippait. Ma mère me disait d'aller voir un médecin mais je ne voyais pas en quoi c'était nécessaire." 

Dans le livre Dans ma tête de bipolaire de François Lejeune et Juliette Lambot (2), lDr Elie Hantouche, psychiatre et directeur du Centre des troubles anxieux et de l’humeur à Paris, rappelle qu'il est important de prendre en compte trois éléments essentiels qui caractérisent la maladie : la présence d'épisodes hauts (opposés aux épisodes de dépressions), les liens intimes qui se créent entre les phases hautes et basses ainsi que la récurrence de ces phases. 

L'importance de nommer la maladie 

Poser un diagnostic fiable est important pour aider le patient à se reconstruire, apporter une réponse médicamenteuse adéquate ainsi qu'un soutien psychologique efficace. Selon les estimations du Dr Hantouche, la moitié des dépressifs seraient bipolaires et, en recentrant l'investigation clinique sur les dépressifs récurrents, ce taux augmente à deux tiers (3) 

En Flandre, dans l'hôtel où Marie s'était réfugiée pour se reposer, les employés ont remarqué ses comportements singuliers. Après un passage au poste de police, elle est internée sous contrainte dans une institution flamande. Elle ne comprend pas ce qu'elle fait là, aucun diagnostic n'est posé. Après une audience avec le juge de paix, elle est transférée à la clinique psychiatrique Fond'Roy à Uccle et y reste 40 jours. "À cette époque, je ne savais pas mettre un mot sur la maladie. Je ne connaissais pas la bipolarité. On en parlait peu." À sa sortie, Marie fait une dépression, suivie d'une tentative de suicide. Elle est admise dans un centre de jour : "J'y allais la journée, il y avait d'autres personnes complètement à boutparfois plus âgées que moi mais au moins cela me forçait à me lever le matin, à manger. Un jour, j'ai quitté le centre à midi, j'ai avalé des médicamentet j'ai de nouveau été hospitalisée. J'ai alors rencontré le psychiatre qui me suit maintenant et c'est en 2018 qu'un diagnostic a été posé. Cela m'a beaucoup aidéemême si ce n'est pas chouette, je sais ce que j'ai." 

Dans leur manuel de psychoéducation pour les troubles bipolaires, le psychologue clinicien Francesc Colom et le professeur de psychiatrie Eduard Vieta, mettent en garde : "L'incompréhension est une maladie opportuniste qui aggrave le cours des troubles psychiatriques, puisque, au malaise causé par les symptômes eux-mêmes s'ajoute le malaise de ne pas être compris par les autres et, au pire, de ne pas comprendre soi-même ce qui se passe ni ce qu'il faut espérer." (4) 

Retrouver une harmonie 

Pour aller mieux, explique le Dr Hantouche, il est d'abord nécessaire de se connaitred'accepter sa nature pour respecter ses limites et l'accorder avec celles des autres. Le respect d'une bonne hygiène de vie, une stabilité sentimentale et une activité professionnelle régulière sans excès et sans prise de risque favorisent également la stabilité chez le patient.  

L'éducation thérapeutiqueappelée aussi la psychoéducation, permet de diminuer les rechutes et d'améliorer la qualité de vie des patients. "L'éducation thérapeutique a pour but d'aider les patients à acquérir ou maintenir les compétences dont ils ont besoin pour gérer au mieux leur vie avec une maladie chronique", souligne l'Organisation mondiale de la santé. La docteure Laurence Jeunieaux accueille des personnes en rechute à l'hôpital Vincent Van Gogh à Charleroi pour un parcours de 24 séances en psychoéducation réunissant patients et proches dans le même groupe. L'objectif est que le patient puisse établir un plan de prévention tout à fait spécifique à sa situation afin d'appréhender les signes précurseurs et les actions à mettre en place pour garder un équilibre émotionnel. De nombreux témoignages confirment l'efficacité de cette approche : elle permet au patient de s'accepter, d'avoir de l'espoir et de nouvelles perspectives, de déculpabiliser. 

Marie gère également sa maladie avec plus de sérénité : "Je crois que maintenant, j'ai le bon traitement. Je suis suivie par un psychiatre et une psychothérapeute. Je vais peut-être faire de la psychoéducationJ'ai une montre connectée pour contrôler si je dors bien, si j'ai fait mes 10.000 pas par jour. Cela m'aide déjà à voir les tendances quotidiennes. Et surtout, j'ai mon copain. C'est une stabilité affective importante." 

Parler, écrire et accompagner 

Pour Marie, il est important de parler de la maladie mais "il faut le faire convenablement", insiste-t-elle. Pour permettre à chacun de s'exprimer, l'asbl Le Funambule, qui rassemble des personnes vivant avec un trouble bipolaire et leurs proches, recueilli des témoignages touchants et émouvants de patients et de proches dans l'ouvrage Au fil de l'humeur – Quotidiens bipolaires (5). Pour beaucoup, écrire est un moyen d'accepter et de se libérer d'une certaine forme de culpabilité. François Lejeune raconte également son histoire au travers du livre Dans ma tête de bipolaire, aidé par la journaliste Juliette Lambot. Après neuf dépressions et autant d'hospitalisations, il a éprouvé le besoin de partager les détails un peu rock and roll de sa vie pour surmonter sa maladieIl ne regrette pas la publication de ce livre, il a reçu beaucoup de témoignages de pairs et a ressenti une véritable bienveillance de son entourage familial et professionnel.  

Le Funambule propose également des groupes de parole (6)Pour Cécile, ces réunions sont très enrichissantes : "Nous nous retrouvons entre pairs et il n'y a pas de jugement. Nous sommes tous sur un pied d'égalité." Ces rencontres permettent de sortir de l'isolement et de partager sa vulnérabilité dans un climat d’écoute bienveillanteCette jeune femme regrette que les professionnels de la santé ne renvoient pas suffisamment les patients vers ces groupes de paroleL'approche médicale et l'aide que peut apporter une personne qui vit avec le même trouble sont tout à fait complémentaires 

Stéphane en est également convaincu et a décidé de devenir pair-aidant pour partager son expérience (7)Petit à petit, la bipolarité est devenue une alliée pour qu'il puisse aider d'autres personnes. Il se dit "toujours troublé", mais a appris à vivre avec une maladie qui ne prend plus toute la place. En se servant de son vécu, il est le témoin que chacun peut s'en sortir, à son propre rythme et selon son chemin. Il espère que la pair-aidance se développera de plus en plus dans les unités de soins.  

 

(1) "New vision on the mental problems of Vincent van Gogh; results from a bottom-up approach using (semi-)structured diagnostic interviews"Nolen, W.A., van Meekeren, E., Voskuil, P. et al., Int J Bipolar Disord 8, 30 (2020). 

(2 & 3) Dans ma tête de bipolaire, Lejeune F. & Lambot J., Éd. Eyrolles, 2019 

(4) Manuel de psychoéducation pour les troubles bipolaires, Colom F. & Vieta E., Éd. Solal, 2006 

(5Au fil de l'humeur – Quotidien bipolaire, asbl Le Funambule, 2019 

(6) Vidéo sur les groupes de parole sur le site bipolarite.org.

(7) Blog de Stéphane Waha : espoir-bipolaire.com.

Pour en savoir plus ...

>> Le Funambule asbl : 0492/56.79.31 · bipolarite.org

Hypersensibilité

Le Dr Daniel Souery, directeur du Centre européen de psychologie médicale PsyPluriel à Uccle, s'attache à observer le cerveau des personnes atteintes de troubles bipolaires en dehors des phases maniaques ou dépressives. Il constate que l'instabilité émotionnelle et l'hypersensibilité sont omniprésentes même si la personne n'est pas dans une de ces phases. Et pour cause, la communication entre le cerveau limbique (qui gère les émotions) et le cortex frontal (qui s'occupe de contrebalancer l'émotion pour un raisonnement, une réflexion) ne se fait pas de manière adéquate. "L'activité émotionnelle peut être tellement puissante qu'elle empêche littéralement la réponse du cortex frontal, laissant l'émotion envahir et 'mettre le feu' dans tout le système", écrit-t-il dans un recueil de récits recensé par l'asbl Le Funambule intitulé Au fil de l’humeur (1).  

Les raisons de cette difficulté de communication peuvent être multifactorielles : génétiques (mais pas forcément héréditaires), environnementales, éducatives… Il est néanmoins quasi impossible pour les chercheurs de trouver la cause de la maladie. Un évènement traumatique pourrait amener le trouble à se manifester. 

Il est toutefois possible de reconstruire les connexions entre le couple "raison-émotion", grâce à un traitement médicamenteux adéquat et un soutien psychologique efficace. 

 

(1) Au fil de l'humeur – Quotidien bipolaireasbl Le Funambule, 2019