Un message pour se rassurer et garder le contact avec l'extérieur (c) Oliviers Un message pour se rassurer et garder le contact avec l'extérieur (c) Oliviers

Pour les lieux d’accueil des personnes âgées, handicapées ou d’enfants placés, cette période de confinement est particulièrement délicate. Récit d’un confinement aux Oliviers, un service d'hébergement pour adultes handicapés de l'ASBL Soleil levant près de Charleroi. 


Vendredi 28 février 2020

Journée mondiale sans Facebook. L'actualité en Belgique est banale. Les supporters s'impatientent pour la rencontre Charleroi-Standard prévue ce dimanche. Cela fait 278 jours qu'il n'y a pas de gouvernement fédéral. Une info étonnante à épingler cette semaine : mardi dernier, on apprenait que 110 touristes belges séjournant sur l'île de Tenerife seront mis en quarantaine dans leur hôtel à cause d'une alerte de… coronavirus. 

Il pleut sur Montignies-sur-Sambre. Dans ce quartier paisible, c'est un jour comme les autres dans le service résidentiel pour adultes (SRA) Les Oliviers, imperméable aux nouvelles du monde extérieur comme il est indifférent à la météo. Il est 9h et les 41 résidents ont fini de déjeuner. Ils sont une quinzaine à attendre les camionnettes qui les emmèneront quelques rues plus loin à l'Empreinte, le centre de jour voisin. Pour les résidents restants, d'autres activités sont programmées. Mikaël se rendra à Forchies pour son atelier d'hippothérapie. Daniel passera la journée au relais Faim et froid de Gilly pour y donner un coup de main. Paola est attendue en renfort à la cantine de la maison de repos voisine…

Jeudi 12 mars

Toujours pas de gouvernement, mais le Comité national de sécurité annonce des mesures pour limiter la propagation du Covid-19. Fermetures des cinémas, bars et restaurants, interdiction de rassemblements publics. Aucune consigne concernant les services d'accueil de jour pour adultes (SAJA), comme l'Empreinte qui, en plus des résidents des Oliviers, accueille une cinquantaine d'adultes en situation de handicap mental modéré, sévère ou profond. 

Vendredi 13 mars

La direction et les équipes du Soleil levant se mobilisent. Dans un premier temps, il faut anticiper une position de l'institution pour les familles. Car aux Oliviers, on compte quelques bénéficiaires français parmi les résidents. Plus touchée par le virus, la France a déjà pris des mesures de sécurité plus strictes à cette époque. 

"Chaque week-end, certains de nos résidents retournent bien sûr dans leur famille, y compris vers la France. Mais le retour prévu en famille ce week-end précis était synonyme de confinement à domicile au moins jusqu'au 5 avril, se souvient Christophe Bruyndonckx, directeur du Soleil levant. Il fallait s'assurer que les familles ou les proches pouvaient prendre le relais pendant toute cette période. Dans ces conditions, huit de nos résidents ont fait le choix de rentrer chez eux."

Mais toutes les familles ne pouvaient s'engager sur une telle durée. Comment prendre du jour au lendemain en charge un adulte handicapé quand on travaille ? Qu’on est soi-même très âgé et dépendant d’une aide extérieure ? Ou qu’on craint soi-même la contamination ? 

Ce vendredi soir-là, un premier bilan "corona" fait état de 27 malades hospitalisés en Belgique.

Samedi 14 mars. Premières victimes 

Le Covid-19 est désormais entré dans le quotidien des résidents. Sans en saisir l'ampleur et les enjeux, ils sont déjà touchés par la frustration due à l'annulation d’une partie des activités. Ce qui amènera Jean-Paul, contrarié, à rebaptiser à sa façon ce "connard de virus". Il n'en est pas à son premier détournement de vocabulaire. Lors des élections communales de 2018, c'est déjà lui qui avait été assesseur au "bureau de votage".

Les premières précautions mises en place sont rappelées et martelées : savons, gel hydroalcoolique, lingettes désinfectantes, gants, intensification des équipes de nettoyage… Pour leur tournée matinale de ramassage des bénéficiaires, les chauffeurs sont équipés de thermomètres avec capteur frontal. Aucun signe de fièvre à signaler. La semaine reprend quasi normalement, avec ses groupes de participants un peu réduits et leurs activités programmées.   

Mardi 17 mars

Bilan corona du jour : on dénombre 361 malades hospitalisés. La nouvelle annonce gouvernementale est lourde de conséquences. Toutes les écoles, les commerces hors alimentation doivent rester fermés. L'intensification des mesures touche cette fois-ci directement les bénéficiaires du service d'accueil de jour. Dès le lendemain, les camionnettes resteront au parking et l'Empreinte n'accueillera plus personne. 

Mercredi 18 mars

"Il reste 32 résidents désormais permanents à encadrer, semaines et week-end compris, continue Christophe Bruyndonckx. Le centre de jour étant fermé et les activités d'aide en milieu de vie supprimées, nous avons décidé de mobiliser l'ensemble du personnel pour gonfler les effectifs.

Un système de prestations en alternance d'équipes "étanches" est imaginé, afin de garantir la distanciation physique. "Il serait inimaginable d'interrompre notre service d'hébergement. Concrètement, ce sont sept éducateurs, trois techniciennes de surface, un cuisinier, une assistance sociale et un membre de la direction qui prestent la journée de 8h à 20h. Le relais est ensuite pris par une équipe de nuit composée de deux éducateurs de 20h à 8h. Après ces trois jours d'alternance, ces deux équipes partent en repos pendant cinq jours complets et sont remplacées par deux autres équipes. Nous avons ainsi prévu trois jeux d'équipe, ce qui nous permettra d'éviter au maximum les contacts et de pouvoir faire appel à des réservistes en cas de nécessité."

Jeudi 19 mars

C'est un énorme chamboulement pour le secteur de l'hébergement. Et un sacré défi : la Belgique compte 9.000 personnes en situation de handicap hébergées dans 400 établissements (source AViQ 2018). Il va falloir faire preuve d'une grande solidarité dans les équipes et croiser les doigts pour éviter les contaminations. Le directeur souligne au passage un soutien très appréciable : "Heureusement, nous faisons partie d'une grande association, l'Acis. Ce groupement des institutions sociales et de la santé est une ressource précieuse. Cela nous permet de trouver plus rapidement et facilement des solutions à nos besoins tant matériels qu'humains."

Bilan corona du jour : 634 malades hospitalisés, 130 en soins intensifs, 88 sous assistance respiratoire. Dans la journée, la Chambre accorde sa confiance à Wilmes II, la Belgique a un gouvernement fédéral.

Dimanche 22 mars

Ce matin, les éducateurs prennent connaissance des nouvelles consignes. Ne plus mettre que trois résidents par table aux repas au lieu de quatre. Lors d'une activité, ne plus laisser l'ensemble du matériel à la disposition de tout le groupe, mais attribuer un stock individuel de crayons et marqueurs à chacun par exemple. "C'est la première fois que la Belgique est aussi propre !, plaisante Bernard qui entame sa deuxième journée de confinement. Ce n'est pas la première fois que j'enchaîne 12 heures d'affilée, mais ici, ce qui est fatiguant, c'est toutes les petites attentions qui s'accumulent. Essuyer le nez qui coule de l'un, désinfecter les poignées en permanence… On doit aussi mettre beaucoup d'énergie à les distancer, pour éviter les contacts trop proches pour soi-même, mais aussi entre eux."

"C'est vrai qu'on porte des gants presque tout le temps confirme Abdou, un autre éducateur. Pour servir les repas, débarrasser les tables, les toilettes matinales forcément… on ne veut pas donner l'impression aux résidents qu'ils sont pestiférés, mais il faut parfois les repousser un peu quand ils s'approchent spontanément pour le bisou du matin. Et c'est frustrant pour tout le monde."  

Il fait froid, mais le soleil brille. Un groupe après l'autre en profite pour s'aérer, en conservant bien sûr la distanciation. Un autre passera comme tous les jours s'occuper du poulailler. Jonathan a fait ramener du matériel de sport du centre de jour. Il y aura de la pétanque, du basket et du mini-foot…   

Lundi 23 mars

Bilan corona du jour : 3.800 infections déclarées, près de 90 décès, mais aussi 350 guérisons confirmées. Le confinement va encore durer. Sandra réclame sa maman, Fabien et d'autres perdent un peu l'appétit… Il faudra faire preuve d'une grande imagination pour combler les activités supprimées et compenser tous les contacts avec l'extérieur, recherchés et appréciés par l'ensemble des résidents. Une nouvelle activité connaît dès lors un succès croissant : la rédaction de lettres et de cartes postales.

Une éducatrice a aussi rapidement créé un groupe Messenger. Tour à tour, les familles sont appelées. Elles ont le sentiment d'être un peu plus proches de leurs enfants. Le contact visuel, c'est un peu comme une visite virtuelle. Et le simple téléphone chauffe lui aussi plus souvent que d'habitude. Avec désinfection systématique du combiné entre deux coups de fil bien évidemment !

Sur une porte, les travailleurs affichent des messages de soutien pour leurs collègues ou des petits mots d’encouragement reçus de l’extérieur. Partager les difficultés est une réelle source de solidarité et de cohésion et ce renfort "forcé" des équipes entraîne une prise de conscience de la réalité quotidienne vécue par les collègues d'un autre service. 

Sans être personnel de soins, les éducateurs assument de nombreux rôles et restent aussi au service de leur public particulier en ces jours difficiles. Et si vous terminiez votre lecture par quelques applaudissements ?

 

 

Vendredi 28 février 2020

Journée mondiale sans Facebook. L'actualité en Belgique est banale. Les supporters s'impatientent pour la rencontre Charleroi-Standard prévue ce dimanche. Cela fait 278 jours qu'il n'y a pas de gouvernement fédéral. Une info étonnante à épingler cette semaine : mardi dernier, on apprenait que 110 touristes belges séjournant sur l'île de Tenerife seront mis en quarantaine dans leur hôtel à cause d'une alerte de… coronavirus.   

Il pleut sur Montignies-sur-Sambre. Dans ce quartier paisible, c'est un jour comme les autres dans le service résidentiel pour adultes (SRA) Les Oliviers, imperméable aux nouvelles du monde extérieur comme il est indifférent à la météo. Il est 9h et les 41 résidents ont fini de déjeuner. Ils sont une quinzaine à attendre les camionnettes qui les emmèneront quelques rues plus loin à l'Empreinte, le centre de jour voisin. Pour les résidents restants, d'autres activités sont programmées. Mikaël se rendra à Forchies pour son atelier d'hippothérapie. Daniel passera la journée au relais Faim et froid de Gilly pour y donner un coup de main. Paola est attendue en renfort à la cantine de la maison de repos voisine…

Jeudi 12 mars

Toujours pas de gouvernement, mais le Comité national de sécurité annonce des mesures pour limiter la propagation du Covid-19. Fermetures des cinémas, bars et restaurants, interdiction de rassemblements publics. Aucune consigne concernant les services d'accueil de jour pour adultes (SAJA), comme l'Empreinte qui, en plus des résidents des Oliviers, accueille une cinquantaine d'adultes en situation de handicap mental modéré, sévère ou profond. 

Vendredi 13 mars

La direction et les équipes du Soleil levant se mobilisent. Dans un premier temps, il faut anticiper une position de l'institution pour les familles. Car aux Oliviers, on compte quelques bénéficiaires français parmi les résidents. Plus touchée par le virus, la France a déjà pris des mesures de sécurité plus strictes à cette époque. 

"Chaque week-end, certains de nos résidents retournent bien sûr dans leur famille, y compris vers la France. Mais le retour prévu en famille ce week-end précis était synonyme de confinement à domicile au moins jusqu'au 5 avril, se souvient Christophe Bruyndonckx, directeur du Soleil levant. Il fallait s'assurer que les familles ou les proches pouvaient prendre le relais pendant toute cette période. Dans ces conditions, huit de nos résidents ont fait le choix de rentrer chez eux."

Mais toutes les familles ne pouvaient s'engager sur une telle durée. Comment prendre du jour au lendemain en charge un adulte handicapé quand on travaille? Quon est soi-même très âgéet dépendant d’une aide extérieure? Ou quon craint soi-même la contamination? 

Ce vendredi soir-là, un premier bilan "corona" fait état de 27 malades hospitalisés en Belgique.

Samedi 14 mars. Premières victimes 

Le Covid-19 est désormais entré dans le quotidien des résidents. Sans en saisir l'ampleur et les enjeux, ils sont déjà touchés par la frustration due à l'annulation d’une partie des activités. Ce qui amènera Jean-Paul, contrarié, à rebaptiser à sa façon ce "connard de virus". Il n'en est pas à son premier détournement de vocabulaire. Lors des élections communales de 2018, c'est déjà lui qui avait été assesseur au "bureau de votage". 

 

 

Les premières précautions mises en place sont rappelées et martelées : savons, gel hydroalcoolique, lingettes désinfectantes, gants, intensification des équipes de nettoyage… Pour leur tournée matinale de ramassage des bénéficiaires, les chauffeurs sont équipés de thermomètres avec capteur frontal. Aucun signe de fièvre à signaler. La semaine reprend quasi normalement, avec ses groupes de participants un peu réduits et leurs activités programmées. 

Mardi 17 mars

Bilan corona du jour : on dénombre 361 malades hospitalisés. La nouvelle annonce gouvernementale est lourde de conséquences. Toutes les écoles, les commerces hors alimentation doivent rester fermés. L'intensification des mesures touche cette fois-ci directement les bénéficiaires du service d'accueil de jour. Dès le lendemain, les camionnettes resteront au parking et l'Empreinte n'accueillera plus personne. 

Mercredi 18 mars

"Il reste 32 résidents désormais permanents à encadrer, semaines et week-end compris, continue Christophe Bruyndonckx. Le centre de jour étant fermé et les activités d'aide en milieu de vie supprimées, nous avons décidé de mobiliser l'ensemble du personnel pour gonfler les effectifs." 

Un système de prestations en alternance d'équipes "étanches" est imaginé, afin de garantir la distanciation physique. "Il serait inimaginable d'interrompre notre service d'hébergement. Concrètement, ce sont sept éducateurs, trois techniciennes de surface, un cuisinier, une assistance sociale et un membre de la direction qui prestent la journée de 8h à 20h. Le relais est ensuite pris par une équipe de nuit composée de deux éducateurs de 20h à 8h. Après ces trois jours d'alternance, ces deux équipes partent en repos pendant cinq jours complets et sont remplacées par deux autres équipes. Nous avons ainsi prévu trois jeux d'équipe, ce qui nous permettra d'éviter au maximum les contacts et de pouvoir faire appel à des réservistes en cas de nécessité."

Jeudi 19 mars

C'est un énorme chamboulement pour le secteur de l'hébergement. Et un sacré défi : la Belgique compte 9.000 personnes en situation de handicap hébergées dans 400 établissements (source AViQ 2018). Il va falloir faire preuve d'une grande solidarité dans les équipes et croiser les doigts pour éviter les contaminations. Le directeur souligne au passage un soutien très appréciable : "Heureusement, nous faisons partie d'une grande association, l'Acis. Ce groupement des institutions sociales et de la santé est une ressource précieuse. Cela nous permet de trouver plus rapidement et facilement des solutions à nos besoins tant matériels qu'humains."

Bilan corona du jour : 634 malades hospitalisés, 130 en soins intensifs, 88 sous assistance respiratoire. Dans la journée, la Chambre accorde sa confiance à Wilmes II, la Belgique a un gouvernement fédéral.

Dimanche 22 mars

Ce matin, les éducateurs prennent connaissance des nouvelles consignes. Ne plus mettre que trois résidents par table aux repas au lieu de quatre. Lors d'une activité, ne plus laisser l'ensemble du matériel à la disposition de tout le groupe, mais attribuer un stock individuel de crayons et marqueurs à chacun par exemple. "C'est la première fois que la Belgique est aussi propre !”, plaisante Bernard qui entame sa deuxième journée de confinement. Ce n'est pas la première fois que j'enchaîne 12 heures d'affilée, mais ici, ce qui est fatiguant, c'est toutes les petites attentions qui s'accumulent. Essuyer le nez qui coule de l'un, désinfecter les poignées en permanence… On doit aussi mettre beaucoup d'énergie à les distancer, pour éviter les contacts trop proches pour soi-même, mais aussi entre eux."

 

"C'est vrai qu'on porte des gants presque tout le temps confirme Abdou, un autre éducateur. Pour servir les repas, débarrasser les tables, les toilettes matinales forcément… on ne veut pas donner l'impression aux résidents qu'ils sont pestiférés, mais il faut parfois les repousser un peu quand ils s'approchent spontanément pour le bisou du matin. Et c'est frustrant pour tout le monde."  

Il fait froid, mais le soleil brille. Un groupe après l'autre en profite pour s'aérer, en conservant bien sûr la distanciation. Un autre passera comme tous les jours s'occuper du poulailler. Jonathan a fait ramener du matériel de sport du centre de jour. Il y aura de la pétanque, du basket et du mini-foot…   

Lundi 23 mars

Bilan corona du jour : 3.800 infections déclarées, près de 90 décès, mais aussi 350 guérisons confirmées. Le confinement va encore durer. Sandra réclame sa maman, Fabien et d'autres perdent un peu l'appétit… Il faudra faire preuve d'une grande imagination pour combler les activités supprimées et compenser tous les contacts avec l'extérieur, recherchés et appréciés par l'ensemble des résidents. Une nouvelle activité connaît dès lors un succès croissant : la rédaction de lettres et de cartes postales.

Une éducatrice a aussi rapidement créé un groupe Messenger. Tour à tour, les familles sont appelées. Elles ont le sentiment d'être un peu plus proches de leurs enfants. Le contact visuel, c'est un peu comme une visite virtuelle. Et le simple téléphone chauffe lui aussi plus souvent que d'habitude. Avec désinfection systématique du combiné entre deux coups de fil bien évidemment !

Sur une porte, les travailleurs affichent des messages de soutien pour leurs collègues ou des petits mots d’encouragement reçus de l’extérieur. Partager les difficultés est une réelle source de solidarité et de cohésion et ce renfort "forcé" des équipes entraîne une prise de conscience de la réalité quotidienne vécue par les collègues d'un autre service. 

Sans être personnel de soins, les éducateurs assument de nombreux rôles et restent aussi au service de leur public particulier en ces jours difficiles. Et si vous terminiez votre lecture par quelques applaudissements ?