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Factures d'eau : (presque) tous noyés !

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En dix années, nos factures d'eau ont quasiment doublé, faisant franchir au mètre-cube d'eau le prix moyen de 5 euros. De plus en plus de ménages ont du mal à honorer leurs obligations de paiement. Une spirale qui risque d'accentuer la précarisation.


Remplir un verre d'eau en vingt à trente secondes au lieu de deux ou trois. Attendre quatre minutes avant qu'une casserole soit intégralement remplie. Ou... douze minutes pour la chasse d'eau du WC et deux longues heures pour la baignoire familiale.

Telle est la réalité rencontrée par un nombre croissant de ménages placés sous limiteur d'eau par leur société de distribution (un limiteur fait passer le débit de 500 à 50 litres par heure). "Une humiliation insupportable, une forme de harcèlement, commente-t-on au Réseau wallon de lutte contre la pauvreté qui dénonce l'atteinte sous-jacente à la santé des personnes concernées, mais aussi à leur santé mentale : on devient cinglé. Imaginez ce que cela donne dans des familles nombreuses... Sans compter que l'eau, c'est le rapport à l'intimité (hygiène, toilette...) et à l'image sociale."

Soyons de bon compte : le nombre de ménages ainsi corsetés est limité : environ 1500 en Wallonie en 2016 (1). Mais il y a, en plus, ceux pour lesquels la menace de se voir ainsi "puni" pour non paiement des factures entraîne bien des déboires. "Bien sûr, les gens se soumettent et paient, explique Anne Leclercq, animatrice au RWLP. Mais ils se retrouvent alors en retard sur le paiement du loyer, ce qui les met en difficulté avec leur propriétaire. Ou bien ils rognent sur le matériel scolaire de leurs enfants, les frais de santé, les loisirs, la nourriture, etc. Bref, leur fragilité grandit. Comment accepter une telle atteinte à la dignité alors qu'on se targue d'avoir "des plans de lutte contre la pauvreté ?"

Une précarité hydrique multiforme

La pose de limiteurs n'est que le symptôme d'un tableau hydrique dont les indicateurs virent au rouge. En 2016, près de 28.000 ménages bruxellois ont dû réclamer un plan de remboursement, soit 32% de plus qu'en 2012.

En Wallonie, les dossiers d'étalement sont passés de 67.000 à 86.000, le nombre de coupures totales d'eau ayant quasiment triplé en parallèle. Selon la Fondation Roi Baudouin (FRB), la précarité hydrique (2) concerne désormais un ménage bruxellois sur quatre et un ménage wallon sur cinq (et un sur neuf en Flandre).

L'explication ? Partout en Belgique (et en Europe), la notion de "coût-vérité" de l'eau s'est imposée. Comprenez : les autorités ne peuvent plus subventionner sa production ni sa distribution, le consommateur doit payer ce qu'elle coûte réellement. Or, les entreprises qui l'acheminent ont dû – et ce n'est pas fini – consentir de gros investissements dans le renouvellement des réseaux et dans l'épuration.

Une inflation bien réelle

Résultat : le prix du mètre-cube d'eau de distribution a explosé. Entre 2005 et 2016, la facture moyenne des Bruxellois a augmenté de 56%, celle des Wallons de 74%. Soit bien davantage que les 22% de hausse de l'indice santé (qui sert de base à l'augmentation des salaires et des allocations sociales). Pour 100 mètres-cubes d'eau, on paie aujourd'hui en Wallonie quelque 502 euros !

La FRB a scruté à la loupe le terrain social, et son constat est clair : l'augmentation du coût de l'eau n'est pas ressenti partout de la même manière. Les 25% de ménages aux revenus les plus faibles consacrent 1,4% de leur consommation totale à l'eau. Chez les 25% les plus riches, cette part tombe à 0,8%. Quelques décimales qui traduisent mal, très mal, le stress lié à des factures toujours plus difficiles à honorer.


Apprendre l'eau en s'amusant

Depuis dix ans, l'ASLB Empreintes, à Namur, réalise des animations autour de l'énergie auprès des publics précarisés. En 2016, les participants ont fait part de leur difficulté à payer leur eau. De là, un nouveau champ d'activité pour ces "ecowatchers" branchés "partage d'expériences" plus que "apprentissage frontal." Un jeu de cartes spécialement adapté au thème de l'eau permet à chacun de faire des hypothèses sur la consommation réelle : chasses, douches, baignoires, etc. L'animateur les confronte aux informations de la littérature. Peu de textes, priorité aux images pour rester ludique ! Ensuite, les participants s'en vont tester chez eux les trucs et astuces découverts lors des ateliers (détartrage, etc.).

Autre support : une planche en bois munie de robinets et pommeaux de douche (classiques ou munis d'un "mousseur"). Grâce à un seau millimétré, les participants jugent facilement l'économie – importante – permise par les appareils plus économes. En fin de formation, les participants se voient proposer un audit personnalisé de leur domicile et... une séance de "dégustation" de six eaux différentes à un bar à eaux. Histoire de bien faire comprendre qu'une eau du robinet porteuse d'un arrièregoût peut facilement être débarrassée de cet inconvénient avec un filtre, pas nécessairement coûteux.

Une petite vidéo de sensibilisation, et hop !... chacun se rue sur sa boîte à outils. Au Cafa, à Saint-Gilles, l'atelier de réparation des fuites d'eau Eco&Co dispense son expérience sous l'égide du CPAS depuis plus d'un an à tous les habitants de la commune et... bien au-delà. Objectif : dédramatiser les aléas liés aux écoulements intempestifs des chasses de WC et autres robinets. Une fois familiarisés aux gestes du réparateur (sur base d'un matériel de démonstration), les membres du groupe sont invités à emprunter clés à mollettes et autres tournevis pour réparer ce qui cloche à domicile. "Beaucoup de participants – une majorité de femmes – ont compris que les pannes les plus courantes peuvent être réparées facilement commente Audrey Bonsir, conseillère énergie. Ce qui les dispense d'un recours onéreux au plombier".

>> Plus d’infos : www.empreintes.bewww.cafa.be

Des fuites dans les idées

Pour lutter contre la précarité hydrique, plusieurs armes peuvent être utilisées. Encore faut-il être motivé pour les dégainer.

Dans une étude récente (1), la Fondation Roi Baudouin (FRB) reconnaît que des "efforts considérables" ont été entrepris, ces dernières années, pour lutter contre la précarité hydri - que. Exemple : le renforcement du Fonds social de l'eau, en Wallonie, alimenté par une cotisation générale de 0,025 euro par mètre-cube d'eau consommé. L'étude de la FRB, par ailleurs, a sonné l'alerte sociale dans les cabinets et les administrations, mais aussi chez les distributeurs d'eau et les CPAS. Signal positif : la pose de limiteurs de débits par les distributeurs commence à marquer le pas (à Liège, on en posait, jusqu'il y a peu, 25 fois plus qu'ailleurs en Wallonie !).

Le hic, c'est qu'à part ces exemples, bien peu de choses ont changé concrètement pour le consommateur. En mars 2018, le parlement wallon, par exemple, n'a finalement pas souhaité soumettre la pose d'un limiteur de débit à l'approbation du juge de Paix. "Quel dommage qu'on n'ait pas saisi cette occasion de renforcer la Justice de Paix, l'un des piliers de la démocratie, souligne Anne Leclercq, animatrice au Réseau wallon de lutte contre la pauvreté. Les juges sont au-dessus de la mêlée. Ils rechignent par exemple à ordonner des coupures d'eau, au nom du droit à la dignité humaine. Avant d'en arriver à une telle extrémité, ils explorent les autres pistes".

Quelles pistes, précisément ? En voici quel - ques-unes proposées par la FRB :

  • Alimenter davantage le Fonds social de l'eau (en Wallonie) dont la manne, en grande partie, aide les ménages en difficulté à régler leurs factures. Son avantage : son intervention est plus légère que celle de la Justice de Paix qui exige des frais significatifs d'avocats et d'huissiers ; et qui, en outre, pour peu que les justiciables ne se présentent pas à l'audience, aboutit souvent à des jugements par défaut qui leur sont préjudiciables. Mais le Fonds a aussi ses inconvénients. Son intervention passe obligatoirement par les CPAS, or ceux-ci ont des attitudes très différentes d'une commune à l'autre. De là, une forme de loterie géographique pour les publics concernés. Qui, par ailleurs, n'osent pas toujours aller frapper à la porte des Centres.
  • Renforcer les associations de terrain et les communes, tant en matière de sensibilisation à l'utilisation rationnelle de l'eau que de détection de fuites. Problème : les services de tuteurs énergies (qui englobent souvent l'eau dans leurs compétences) ne sont que 50 en Wallonie sur 262 communes... Et la réforme des points APE (2) est de nature à les fragiliser davantage.
  • Agir en amont, non seulement sur les fuites dans l'habitat, mais aussi sur l'amélioration générale du logement. Sans oublier les dimensions pratique et culturelle de la consommation d'eau soulevées cette fois par le mouvement Vivre Ensemble (3). "Il ne faut pas négliger (...) la difficulté de compréhension des campagnes d'information (certains publics ne comprennent pas le français), la subtilité des rapports propriétaires/locataires, ni les problèmes spécifiques aux déménagements et aux compteurs collectifs dans les immeubles". Bref, il vaut mieux connaître son public-cible...