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Concentration, mode d’emploi

Comme un funambule, nous pouvons nous entraîner à ramener notre attention sur le fil (c)iStock Comme un funambule, nous pouvons nous entraîner à ramener notre attention sur le fil (c)iStock

“ Concentre-toi ! ”. “Fais un effort !!” répète-on souvent aux enfants. Oui, mais se concentrer sur quoi ? Et comment ? Dans  La magie de la concentration, livre inspiré d’un programme qu’il a développé pour les écoles (Atole), le neuroscientifique Jean-Philippe Lachaux propose une série d’exercices ludiques à réaliser en famille pour apprivoiser les mécanismes de notre cerveau. 


En Marche : Pourquoi notre société représente-t-elle un défi particulier pour notre concentration ? 

Jean-Philippe Lachaux : Nous vivons une période où les stimulations et les sollicitations sont nombreuses. Avant les outils numériques, le contexte physique définissait des actions prioritaires. Au travail, on travaille. À la boulangerie, on achète du pain. Aujourd’hui, on peut tout faire partout et être partout à la fois, être à la boulangerie et avec ses collègues virtuellement en même temps. Le travail de sélection opéré par le cerveau pour déterminer ce à quoi il doit faire attention, s’en retrouve compliqué. 

EM : N’est-il pas possible de se concentrer sur deux choses en même temps ?

J-PL : Je peux faire deux choses en même temps, comme marcher et parler, car une partie de ces actions est automatisée. Mais, il est impossible de se concentrer pleinement sur deux choses en même temps. En réalité, la concentration bascule rapidement de l’une à l’autre. Mais à chaque basculement, le cerveau doit se reconfigurer, effectuer de petits réglages afin d’être efficace. Ces réglages ne sont pas instantanés. C’est ce qui nous donne un sentiment d’inefficacité. C’est le même problème quand nous sommes interrompus.

EM : Les diagnostics posés pour troubles de l’attention se multiplient. Le problème est-il médical ou sociétal ?

J-PL : Les deux. Pour des raisons neurobiologiques ou de maturité cérébrale, certains enfants, et adultes, peuvent avoir une attention plus instable. Mais il serait tout de même étonnant qu’un problème de type neurologique soit aussi développé dans la société sans autres raisons que médicales... Dans nos sociétés hyper-stimulantes, l'attention est continuellement tiraillée et fini par s’évaporer. 

EM : Nous vivons aussi dans des sociétés qui valorisent la vitesse, est-ce un défi supplémentaire pour notre concentration ? 

J-PL : Notre cerveau a ses contraintes que la recherche permet aujourd’hui de bien comprendre. Percevoir le sens d’un mot, reconnaître un visage, sont des actions qui prennent un certain temps, même si ce temps se calcule en fractions de seconde. Essayer d’aller plus vite, c’est comme essayer de courir plus rapidement que ce que nos muscles permettent. C’est impossible et cela finit par nous faire commettre des erreurs. Il est plus intéressant de travailler à avoir une attention constante que d’aller vite.

EM : La concentration est souvent source de crispation, vous estimez, au contraire, qu’apprendre à se concentrer ne devrait pas nous faire froncer les sourcils ?

J-PL : On reproche aux enfants d’être distraits, mais on prend rarement la peine de leur apprendre comment faire pour se concentrer. C’est censé être un acquis. Il suffit d’être réveillé. L’enfant sait qu’il doit faire un effort, mais il ne sait pas vers quoi et comment le diriger. L’attention devient souvent un sujet conflictuel. Expliquer permet de déculpabiliser : “ Ok, t’es déconcentré, ce n’est pas négatif. On va juste voir ensemble dans ton cerveau ce qui s’est passé au moment où tu as décroché ”.  La force brute ça ne fonctionne pas. Il faut adopter une attitude douce et bienveillante avec son cerveau. Dès qu’on prend le temps d’en comprendre les mécanismes, la concentration devient quelque chose de très tranquille. D’ailleurs, pour se détendre, on fait souvent des activités qui nous demandent de la concentration : un puzzle, un dessin, un mot croisé… Ce qui fatigue, ce n’est pas la concentration, mais la crispation. 

EM : Et ce mécanisme justement, en quoi consiste-t-il ?

J-PL : La concentration fonctionne de manière assez simple. D’abord, on doit avoir une intention. En fonction de cette intention, notre cortex préfrontal effectue des réglages fins pour rendre notre cerveau plus attentif à certaines informations et déterminer une manière de réagir à ces perceptions. Prenez, par exemple, ce petit jeu qui consiste à essayer de frapper sur les mains d’une personne avant que celle-ci ne les retire. La perception qui est pertinente ici, ce sont les mains de mon adversaire. La couleur du mur autour des personnes n’a aucune importance. Et je me prépare à réagir d’une certaine manière, en tendant mes muscles. Intention, perception, manière. Décrire ces trois étapes peut aider à se concentrer. Est-ce que mon intention est claire ? Est-ce que je sais sur quelles perceptions je dois porter mon attention ? Et de quelle manière je dois réagir ? 

Si je dois faire un créneau, la plupart du temps, je le fais sans y penser. Mais si je suis fatigué, que la place est petite, me rappeler ce mode d’emploi peut aider… Notre cerveau fait un tas de choses de façon automatique et le fait très bien. Mais quand les conditions sont compliquées, avoir conscience de ses mécanismes peut être utile. De façon plus générale, c’est une relation intéressante à cultiver avec son cerveau.

EM : Vous insistez sur l’importance d’avoir une intention claire. Concrètement, comment cela peut-il aider, par exemple, à se concentrer dans un contexte bruyant ? 

J-PL : Si je travaille sur un plateau, condition extrême pour la concentration, je peux anticiper la distraction en découpant mes tâches de la journée en mini-missions. D’un simple coup d’œil à ma mini-mission, l’intention doit être claire et je dois savoir parfaitement ce que je dois faire et comment sans avoir à y réfléchir. Par contre, il est important de pouvoir faire ce découpage au calme auparavant, dans sa bulle. C’est un peu comme si on avait un petit assistant qu’on programmait au début de la journée, à qui on donnait un ensemble de consignes simples pour réaliser une tâche. Sauf que l’assistant, c’est nous. 

EM : Comment identifier et déjouer les “ voleurs d’attention” ?

JPL :  Un premier voleur d’attention, c’est le circuit de la récompense. Ce qui est nouveau, excitant, amusant est un puissant moteur qui attire notre attention et stimule notre cerveau. “ Si je prends mon téléphone qui traine là sur la table, il y aura peut-être un truc rigolo, un message d’un ami ? ”. Les jeux, les applications, sont pensés et dessinés pour stimuler ce circuit. Un autre voleur d’attention, c’est le système pré-attentif. Notre cerveau est conçu pour accorder de l’attention aux informations de notre environnement qui peuvent constituer un danger. Il peut s’agir d’un camion sur la route, mais aussi d’une porte qui claque, d’une lumière. 

Comme un funambule, on peut s’entrainer à ramener sa concentration sur le fil. Ces déplacements de l’attention sont souvent accompagnés de déplacement du corps, du regard et de la tête. On peut apprendre à guetter ces signes, prendre conscience de ces mécanismes pour ramener l’attention à ce que l’on faisait : je me rends compte que je suis dans l’escalier en train d’envoyer des messages, c’est bête… Mais la prochaine fois, je le remarquerai avant que ma main soit dans ma poche, et j’attendrai d’être en bas pour sortir mon téléphone.  

Il faut apprendre à détecter ces moments et à réagir rapidement, car une fois que l’attention est happée, c’est trop tard. On peut aussi mettre à profit ces petits temps d’arrêt pour réfléchir aux conséquences de ces distractions : je suis devant mon ordinateur, je reçois une notification, je prends conscience que mon attention est attirée, l’image d’après, c’est moi en train de perdre mon temps sur les réseaux sociaux. Je reviens à ce que je faisais.  

EM : Concentration et perception sont intimement liées. Si on choisit de se concentrer sur le positif, par exemple, on percevra davantage les éléments positifs de notre environnement. À vous lire, on a le sentiment que la concentration a une dimension quasi philosophique ? 

JPL : Philosophique, et même artistique. Une œuvre d’art est destinée à nous faire sortir de notre façon habituelle de faire attention au monde pour voir les choses autrement. Nous aussi, nous pouvons changer nos perspectives, notre vie mentale, de façon active et être créateur. À chaque instant, on peut complètement changer la façon de percevoir notre environnement juste avec un petit jeu sur l’attention. 

Il faut absolument en finir avec l’image rasoir de la concentration scolaire. Être concentré, ce n’est pas juste écouter le professeur à l’école. C’est un territoire d’exploration bien plus riche ! Le contrôle de la vie mentale et la maîtrise de la concentration permettent à l’individu de concentrer son énergie sur ce qui est important pour lui et d’avancer dans cette direction, se concentrer sur le plaisir d’être vivant. Si on n’apprend pas à se concentrer, on risque de passer à côté de beaucoup de choses. L’attention définit aussi notre relation aux autres. Nous vivons dans des sociétés hyperconnectées. Mais la connexion ne fait pas l’attention. Il n’y a pas de communication possible s’il n’y a pas une vraie qualité d’attention à l’autre.  

Pour en savoir plus ...

La magie de la concentration, un parcours ludique et initiatique, Jean-Philippe Lachaux, Odile Jacob, 2019 


Atole : “programme de découverte et d’apprentissage de l’attention en milieu scolaire, pour apprendre l’ATtention à l’écOLE”. Plus d’informations sur le site project