Jeunesse

L’autre voie du succès

À l'heure de la rentrée académique, il peut être bon d'interroger l'idée qu'une vie accomplie passe nécessairement par un diplôme, une carrière et la reconnaissance sociale. Et si la plus grande des réussites était de parvenir à renouer avec ses envies profondes, plutôt que de suivre la voie toute tracée par une société compétitive ?

3 min.
© AdobeStock
© AdobeStock
Aurelia Jane Lee

Aurelia Jane Lee

Des étudiants frais émoulus de hautes écoles élitistes françaises faisaient le buzz au printemps dernier en déclarant lors de leur remise de diplôme "ne pas vouloir faire mine d’être fiers et méritants d’obtenir ce diplôme à l’issue d’une formation qui pousse globalement à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours."
Dans son dernier dossier, l'asbl Couples et familles pose la question : le diplôme d'études supérieures est-il un passage obligé ? Les témoignages récoltés montrent que d'autres itinéraires sont possibles. Et que la pression à réussir est souvent source d'angoisse.

Parfois, la réussite prend l'apparence de l'échec

1969. En plein océan Atlantique, le navigateur en solitaire Bernard Moitessier renonce à remporter la course à laquelle il participe depuis sept mois, et dont la victoire, à ce stade, lui est acquise. Il met le cap sur les îles du Pacifique, convaincu que c'est là qu'il trouvera son bonheur, loin d'une société vouée à la surconsommation. Gagner, oui, mais selon quels critères ?

Un demi-siècle plus tard, le monde que fuyait Moitessier semble en plein naufrage. Les dérives du néolibéralisme semblent avoir mené le navire cargo de l'humanité au bord de la débâcle. Plus que jamais, il y a lieu de s'interroger sur la voie à choisir, collectivement. Maintenir le cap, au risque de sombrer avec armes et bagages ? Suivre le chant des sirènes de la collapsologie (théorie de l'effondrement, NDLR) ? Ou retrouver notre boussole intérieure et le courage de quitter la course ?

Sortir du sillage

Des systèmes d'évaluation scolaire aux techniques de management en entreprise, notre parcours dans l'existence est jalonné d'étapes à franchir, d'objectifs à atteindre, de distinctions à obtenir. Décrocher un diplôme, amasser de l'argent, investir et s'investir, sans cesse se dépasser et dépasser les autres. Pour quelle récompense ?

N'existe-t-il pas d'autres façons d'achever le parcours qui soient pleinement satisfaisantes pour le coeur et l'esprit ?

Où que l'on se situe dans la course, proche de la victoire ou à peine lancé sur son frêle esquif à l'assaut des vagues, il arrive que comme Moitessier en 69, la vanité du modèle de réussite prescrit nous saute soudain au visage tel un poisson volant. Avons-nous réellement envie de remporter cette course ? N'existe-t-il pas d'autres façons d'achever le parcours qui soient pleinement satisfaisantes pour le coeur et l'esprit ?

Au départ du récit de Moitessier, l'essayiste Corinne Morel Darleux entame une réflexion sur "le refus de parvenir", attitude qui selon elle "relève avant tout de la capacité à exercer une intention propre, à effectuer des choix en conscience. Se réapproprier sa propre trajectoire, quitte à dire non et à sortir du troupeau, est sans doute une des plus grandes jubilations que la vie peut offrir."

Seul maître à bord

Seul dans son bateau, Moitessier avait en un sens déjà quitté la course, celle du monde et de la folie néolibérale. Au milieu des embruns et des goélands, la compétition dans laquelle il s'était lancé a commencé à lui paraître absurde. Sous l'apparence d'un échec, ce choix qui a réorienté sa vie est une victoire. C'est aussi une inspiration et un encouragement pour ceux qui mettent en doute la valeur de la réussite (sociale, économique ou professionnelle) et préfèrent suivre leurs aspirations profondes. "Se contenter de ce dont on a besoin — ou une réelle envie, non conditionnée par la publicité et le denier cri — est une vraie discipline dans un système où l'on est quotidiennement enjoint à gagner plus pour acheter plus", reconnaît Corinne Morel Darleux. Réussir sans diplôme, choisir la frugalité et construire d'autres modèles de vie est tout sauf une défaite.

Retrouver sa capacité à faire des choix autonomes (…) c'est aussi réinvestir sa souveraineté d'individu.

Mais cela implique de sortir du sillage du cargo mondial pour gagner des eaux moins tumultueuses, où l'on peut entendre le battement de son propre coeur. Et de conclure : "Retrouver sa capacité à faire des choix autonomes (…) C'est aussi réinvestir sa souveraineté d'individu : dire non au système et oui à soi-même, loin d'être un acte égoïste, est la première brique d'une émancipation collective des normes que nous impose la société, et de celles que l'on s'impose soi-même." Nul besoin pour cela de changer radicalement de vie : "arracher des petits bouts de liberté en refusant les cadeaux empoisonnés, refuser de se battre pour quelque chose dont au fond on n'a pas envie, casser le réflexe social (…), est aussi une manière de renouer avec la dignité."

Une invitation à tenir la barre de son destin sans craindre de redéfinir son cap.