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L'hyper-parentalité, une tendance sociétale à risques

par Stéphanie Van Haesebrouckeck -

Vouloir le bonheur et le meilleur pour son enfant est naturel et plutôt sain. Lorsque ce désir devient excessif, l'investissement des parents le devient également au risque d'en souffrir. Et de voir leur enfant en pâtir.


"L'hyper-parentalité n'est ni une maladie, ni une tare, ni même une dérive. Elle n'est rien de plus qu'une tendance pédagogique lourde […]. Souvent inconfortable pour le parent qui se met sur le dos une insupportable tension, fréquemment gênante pour l'enfant qui sent peser sur ses épaules une insoutenable pression", définit le psychopédagogue Bruno Humbeeck.

Hélicoptère, drone ou curling

Selon le psychopédagogue, l'hyper-parentalité se traduit par trois formes de parentalité. Un parent peut être "hélicoptère","curling","drone" ou un peu (beaucoup) des trois simultanément.

"'Que lis-tu ?', 'Que fais-tu ?', 'À quel jeu joues-tu ?', 'Où vas-tu ?'… le parent 'hélicoptère' a tendance à tourner de façon presque névrotique autour de son enfant", explique le psychopédagogue. De peur qu'il n'arrive quelque chose à son enfant, il manifeste une vigilance exacerbée.

Le parent "drone", poursuit Bruno Humbeeck, "ne tolère que ce qui lui semble être le meilleur pour son enfant." Pour sa progéniture, il veut "la meilleure école (tant pis pour la mixité scolaire), le meilleur jeu (plutôt un jeu éducatif ennuyeux qu'un jeu vidéo amusant), le meilleur dessin animé (plutôt Kirikou que Bob l'éponge)..." Même les émotions vécues par son enfant doivent être positives. Aucune place n'est laissée à la tristesse, la colère, la peur ou le dégoût.

Quant au parent "curling", il tente, à l'image de ce sport, d'influencer la trajectoire de son enfant. Il est obnubilé par l'idée de participer à la réalisation du bonheur de son enfant. Quitte à organiser exclusivement son emploi du temps en fonction de lui.

Frustration, épuisement, immaturité…

À vouloir trop en faire, les hyper-parents s'épuisent et risquent de sombrer dans le burnout parental, alerte le psychopédagogue. Le parent perd alors toute confiance en sa capacité à être un "bon" parent. Il n'a plus aucune énergie pour s'occuper de ses enfants et finit par s'en détacher affectivement. Selon une toute récente étude internationale (1), 5 à 8% des parents belges sont concernés par le burnout parental. "La Belgique est même dans le top trois des pays les plus touchés par ce fléau", nous dévoile Isabelle Roskam, professeure en psychologie à l'UCLouvain.

Les parents qui s’investissent excessivement s'exposent aussi plus fortement au "syndrome du nid vide", poursuit la professeure. Lorsque l’enfant quitte le cocon familial, un sentiment d’abandon l’envahit. Les enfants souffrent également, directement ou a posteriori, d'une telle attention. Placé au centre du monde, l'enfant peut penser que ses émotions prévalent sur le reste, signale l'expert Bruno Humbeeck. Égocentrisme et manque d'empathie peuvent en résulter.

Toujours sur le plan émotionnel, le parent qui cherche assidûment à éviter que son petit ou son ado ne vive des émotions négatives, le pousse inconsciemment à refouler ses émotions. L'enfant risque, in fine, de se couper de ses ressentis. Or lui permettre de connaitre la tristesse ou l'échec l'aide à grandir et à apprendre le vivre-ensemble.

Manque de créativité, d’autonomie ou de confiance en soi peuvent également toucher l'enfant dont le parent supervise tous les devoirs voire les effectue à sa place.

Autre conséquence délétère d'une parentalité surinvestie : désirer une forme de retour sur investissement. À force de toujours vouloir le meilleur pour son enfant, le parent drone peut désirer que son enfant soit lui aussi le meilleur. Un stress énorme pèse alors sur les épaules de l'enfant; stress pouvant découler dans les cas extrêmes sur une phobie scolaire, des troubles de l'apprentissage…

Des progrès aux inégalités économiques

Divers facteurs expliquent cette inclination à surprotéger et/ou surstimuler son enfant. Aujourd'hui, l'enfant n'est plus considéré - ou de moins en moins - comme une main d'œuvre potentielle. On parle de lui comme d'un être aux besoins spécifiques qu'il s'agit de protéger. Les progrès scientifiques (pilule, fécondation in vitro…) jouent aussi un rôle considérable dans cette propension à l'hyper-parentalité. Cette maitrise du projet parental accroit fortement le sens des responsabilités. Autre facteur : la modification de modèles éducatifs. Ceux-ci influent cette tendance sociétale. Nombre de parents, surtout dans l'hémisphère Nord, éduquent actuellement leur enfant uniquement en couple. Là où des parents d'autres cultures se reposent encore sur leur famille ou leur communauté.

À côté de ces facteurs souvent invoqués pour éclairer ce phénomène, deux chercheurs américains apportent une autre lecture. Matthias Doepke, professeur d'économie à l'université de Northwestern et Fabrizio Zilibotti, professeur d'économie à l'université de Yale, imputent l'hyper-parentalité aux inégalités économiques.

Quelle que soit la cause de l'hyper-parentalité, ce phénomène épuise les parents et stresse les enfants. Que sera la société de demain si elle se peuple de jeunes adultes ayant essuyé insuffisamment de déceptions, de frustrations, d'échecs ? Et si les parents, lassés de la pression qu'ils s'infligent, finissent par démissionner de leur rôle ? Les risques de l'hyper-parentalité sont conséquents. Le risque majeur, pour les parents, pourrait être de perdre plaisir à tenir ce rôle tant souhaité. Avec un "effet ricochet" sur les enfants.

 

>> Plus d'infos : Et si nous laissions nos enfants respirer? Comprendre l'hyper-parentalité pour mieux l'apprivoiser, Bruno Humbeeck, 2017, Renaissance du Livre

Pour en savoir plus ...

Et si nous laissions nos enfants respirer? Comprendre l'hyper-parentalité pour mieux l'apprivoiser, Bruno Humbeeck, 2017, Renaissance du Livre 

Une parentalité plus sereine

Même si l'hyper-parentalité est entre autres encouragée par la société, il est déjà possible d'agir à son niveau. Bruno Humbeeck et Isabelle Roskam livrent quelques pistes pour vivre plus sereinement sa parentalité.

  • Se faire confiance. Le parent parfait n'existe pas. Il s'agit donc de calmer ces petites voix intérieures qui murmurent : "sois fort, fais un effort, sois parfait". Les conférences, réseaux sociaux, livres, professionnels… peuvent nourrir la parentalité mais il est primordial d'avoir confiance en soi, de suivre son intuition, de se donner le droit à l'erreur. Toute recommandation doit être adaptée à ses moyens, son temps, aux besoins de ses enfants…
  • Faire confiance à son enfant. Même et, surtout, s'il peut sembler lent, distrait ou échouer dans une matière… Il est salutaire de le laisser assumer les conséquences de ses actes.
  • Rester serein et patient. L'impatience, l'énervement, la désillusion affichées génèrent un stress rarement productif.
  • Faire confiance au co-parent, à l'école, à son entourage, à d'autres parents, aux encadrants d'activités parascolaires… Se confier ou même demander de l'aide n'est pas un aveu de faiblesse. L'enfant gagnera à multiplier les lieux d'apprentissage.
  • Et si l'on est déjà hyper-parent ? Il convient de dédramatiser. Cette tendance témoigne de belles intentions éducatives. S'interroger sur les finalités et prendre conscience de ce qui fait souffrir le parent ou l'enfant peut aider à modifier l'un ou l'autre comportement devenu anxiogène.

L'hyperparentalité aggravée par les inégalités économiques

L'hyper-parentalité serait le fruit des inégalités économiques. Telle est la thèse des deux économistes américains Mathias Doepke et Fabrizio Zilibotti

Les pays où l'on trouve une éducation stricte, orientée vers la réussite, sont, selon eux, également ceux où l'on trouve un écart considérable entre les riches et les pauvres. À l'inverse, là où les inégalités sont faibles et où le gouvernement fournit un filet de sécurité, c'est un style d'éducation familiale plus détendu, permissif qui domine.

Selon les auteurs, c'est la confiance ou la crainte dans les conditions d'épanouissement futur de leur enfant qui dicteraient aux parents leur tendance éducative. "Si les inégalités sont faibles et que les écoles de différentes régions sont à peu près de qualité équivalente, la réussite des enfants sur le plan scolaire n'affectera que peu leur confort matériel futur. En revanche, si les inégalités sont fortes, les parents auront le sentiment qu'avoir de meilleurs résultats que ses pairs est essentiel au confort matériel. La réussite scolaire de leurs enfants est alors la seule chose qui compte."

En somme, l'éducation compétitive des enfants naît des inégalités. Mais ce modèle d'éducation exacerbe encore plus ces inégalités pour la génération suivante. Les chercheurs concluent dès lors que même si l'hyper-parentalité est décriée, louer les pratiques éducatives moins frénétiques ne soulagera pas la pression subie par les parents. Il faudrait en réalité s'attaquer à la racine du problème, autrement dit, aux inégalités économiques.