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La planète entière pour auditoire

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Suivre des cours universitaires en ligne depuis son salon ou son kot, en compagnie de milliers d’autres apprenants dans le monde. C’est l’approche – en pleine explosion – des "Mooc". Effet de mode ou révolution pédagogique ?


Devinette. Quel est le point commun entre la science politique, le langage informatique, l’histoire du rock, la programmation des jeux vidéo, les droits de l’homme, la poésie, l’esprit entrepreneurial, le développement durable, etc. ? Réponse : toutes ces disciplines ont récemment fait l’objet d’un Mooc (Massive online open course). En français, un "Clom". Comprenez un "Cours en ligne ouvert aux masses". Les "masses", c’est vous et moi, tout un chacun. Peu importe que nous résidions sur le campus de l’université où le cours est organisé, à 200 kilomètres de celui-ci ou à l’autre bout de la terre. Les Clom voient loin et large.

Le plus souvent, c’est par milliers ou dizaines de milliers que se comptent les participants à ces auditoires virtuels. L’un des premiers, lancé fin 2011 par deux enseignants de l’Université de Stanford (États-Unis) a recueilli l’inscription de 160.000 étudiants. Chez nous, ce sont 50.000 apprenants originaires de 120 pays qui se sont inscrits l’année dernière aux quatre Clom de l’UCL. Cette dernière se présente comme la première université du monde offrant ces cours en langue française.

"Offrir" un Clom : le mot est juste. Ce nouveau canal d’apprentissage est gratuit pour l’utilisateur dans l’écrasante majorité des cas ; à part lors des examens, payants mais rarement onéreux. Il faut toutefois dis - poser d’un ordinateur et d’une connexion Internet. Les Clom n’exigent aucune condition préalable pour l’inscription : ni revenus, ni diplôme, ni âge, ni même capacité à se déplacer physiquement.

Interaction à gogo

Comment ces cours se dispensent-ils ? À périodicité régulière (souvent chaque semaine), l’enseignant dépose sur le Net un exposé vidéo d’une du rée assez limitée (une demi-heure) en rapport avec sa discipline, mais découpé en capsules de cinq à dix minutes. Cet exposé est enrichi d’infographies, d’images animées et de toutes sortes d’extraits sonores et visuels. Il est immédiatement suivi d’un test à correction automatique et/ou de tâches à effectuer. Tout au long des six à dix semaines que dure un Clom, des "devoirs" et travaux pratiques sont à réaliser.

Mais les Clom sont plus que cela. Outre l’aspect illimité de leur audience potentielle (elle vise notamment les pays en développement), leur maître-mot est l’interactivité. Les réactions au cours sont collectées sur un forum de discussion. Mises en débat et synthétisées, elles font l’objet de réponses et commentaires de la part de l’enseignant, par exemple sous la forme de nouvelles capsules vidéos. Via les réseaux sociaux, l’auto-organisation de groupes de travail est stimulée. L’entraide également : "Si un étudiant pose une question en ligne, il y a de fortes chances qu’il reçoive la réponse quelques dizaines de minutes plus tard. C’est l’intrusion du virtuel dans le réel", s’enthousiasme Patrick Aebischer, de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, en pointe dans cette matière(1). Ainsi, chaque étudiant, derrière son PC ou sa tablette, peut interagir au sein d’une chronologie donnée (des échéances sont imposées par l’enseignant) avec son homologue de n’importe quelle région du monde. Bref, les Clom créent des communautés d’apprenants.

Une traînée de poudre

Les Clom forment un phénomène récent et en expansion vertigineuse. Les premiers, nord-américains, datent à peine de 2011. Aujourd’hui, les grandes institutions françaises d’enseignement (Sorbonne, Nanterre, Ecole polytechnique…) ne jurent que par eux. Chez nous, l’UCL est pionnière en la matière (14 Clom y seront lancés en 2014/2015). Des plateformes internationales spécialisées se sont créées. L’une d’elles, Coursera, regroupait à peine sept universités en janvier 2013 mais déjà 80, dix mois plus tard, soit 400 Clom au total ! Des entreprises s’y mettent à leur tour. Alors que les principales plateformes (Coursera, Udacity, edX, Fun) partageaient au départ une logique de diffusion libre des savoirs, de nouveaux acteurs semblent se profiler (comme des sociétés de capital à risque) qui risquent tôt ou tard d’exiger des retours sur investissement... La mise sur pied d’un Clom, en Europe, coûte environ 40.000 à 50.000 euros. L’éducatif et le formatif tiendront-ils bon face au commercial ?

Et l’examen, comment ça se passe ?

La plupart des Clom donnent lieu à une épreuve d’évaluation à distance. Pour éviter toute tricherie, l’étudiant se voit contrôlé de différentes manières. Par exemple avec une webcam, une vérification à distance de son document d’identité, éventuellement renforcée d’un contrôle biométrique plus sophistiqué. Il est ainsi possible de vérifier si le rythme de frappe sur le clavier est le même que celui qui a été enregistré par la machine pendant les six à dix semaines de cours.

La réussite de l’examen, à l’UCL, ne donne droit à aucun crédit. Et encore moins à un diplôme. Mais cela pourrait évoluer. Certaines universités étrangères accordent déjà des dispenses. Par ailleurs, personne ne sait à l’heure actuelle si le marché de l’emploi accordera une importance marginale ou décisive à la réussite d’un Clom.

Mais, déjà, certains experts s’interrogent, estimant que ce genre de cours pourrait, à terme, modifier en profondeur le sens même du diplôme. "Dans une formation classique, l’étudiant fait confiance pour cinq ans à son université, chargée de développer ses compétences, explique Françoise Docq. En suivant des Clom dans les universités de son choix, l’étudiant de demain pourrait peut-être, à terme, se forger un parcours formatif beaucoup plus individuel et personnalisé". Dans dix ans, voire cinq ou trois ans, comment les employeurs accueilleront-ils ces nouveaux profils ? Allez savoir...

Dynamiser la réflexion pédagogique

En Belgique comme ailleurs, les Clom affolent les compteurs. Des dizaines de milliers d’étudiants s’y inscrivent, enthousiastes. Il faut toutefois relativiser les chiffres d’inscriptions brandis par les universités. En général, 5 à 10 % des apprenants terminent leur formation et passent le cap de l’examen.

"Normal, vu la gratuité…" nuancent-elles. En tout cas, en chiffres absolus, le constat reste impressionnant : si 20 ou 40.000 personnes s’inscrivent à son cours en ligne, un enseignant peut se vanter d’avoir en quelques semaines autant d’étudiants que durant toute sa carrière en auditoire ! Deuxième bémol : la grande majorité des étudiants Clom sont déjà diplômés de l’enseignement supérieur ou universitaire. Agés majoritairement de 30 à 40 ans, ils ont un travail. De quoi écorner quelque peu l’idée d’un accès libre au savoir pour tous, particulièrement dans les pays du Sud. "Beaucoup de nos étudiants inscrits en Afrique se sont plaints de difficultés techniques, reconnaît volontiers Françoise Docq, conseillère techno-pédagogique à l’Institut de pédagogie universitaire et des médias (IPM) et chef de projets Mooc à l’UCL : difficultés à charger des contenus ou, tout simplement, à obtenir une connexion. Nos partenariats avec ces universités visent à remédier à cela".

Pour certains observateurs, y compris dans les universités, les Clom risquent d’accentuer la course aux classements internationaux des universités (les "rankings"), soucieuses d’assurer leur image de marque. Seules les plus puissantes et prestigieuses seraient en mesure de s’y lancer. Avec le risque de les voir capter le marché mondial de la formation sous le paravent généreux de l’accès libre au savoir. "Les Clom peuvent être intéressants, mais ils ne doivent pas faire oublier qu’il y a au moins dix ans que les universités mettent en pratique de nouvelles initiatives techno-pédagogiques basées sur l’e-learning", fait remarquer Dominique Verpoorten, chargé de cours à l’Institut de formation et de recherche en enseignement supérieur (ULg). Il souligne par ailleurs que certains apprenants ne sont pas nécessairement prêts pour entrer dans cette dynamique d’apprentissage actif et d’engagement personnel. Ou n’en ont pas besoin.

Là où les Clom créent l’unanimité, c’est sur la réflexion qu’ils induisent (ou continuent d’induire) en matière de pédagogie. Y compris pour les cours traditionnels ! Car un professeur qui décide de se lancer dans ces cours massifs en ligne n’en sort pas tout à fait indemne… Il doit en effet accepter de se laisser filmer, adapter son cours à des séquences courtes (finis les cours de deux fois une heure !), mettre au point des outils visuels qui répondent – vite ! – aux demandes fluctuantes de ses étudiants, animer au jour le jour sa communauté d’apprenants… Bref, remettre en question, ni plus ni moins, sa manière d’enseigner. Cela passe, par exemple, par l’installation de "classes inversées" où, à l’inverse des situations classiques d’apprentissage, les explications de la matière et la transmission des con - naissances se font "seuls" ; tandis que les études de cas, l’échange sur les difficultés rencontrées et les approfondissements se font lors des partages avec le professeur et les autres étudiants.

Mais les changements concernent aussi les cours traditionnels. "Plusieurs de nos professeurs impliqués dans les Clom nous ont confié, ravis, qu’ils avaient changé leur manière de donner cours devant des auditoires classiques, constate Françoise Docq. S’étant observés de l’extérieur (via caméra), ils ont par exemple réalisé qu’ils étaient trop lents ou trop rapides, trop peu concrets ou trop imagés, etc.". Preuve de cette contagion, où les Clom permettent de repenser jus qu’aux cours traditionnels dispensés sur les campus "physiques" : cette année, 13 profs de l’UCL se lancent dans une formation d’un an qui les aidera à dispenser un de leurs cours selon le principe de la "classe inversée".