Jeunesse

Miroir, miroir... dis-moi si tu me représentes ?

De plus en plus d’ouvrages s’emparent des questions de genre et d’identités culturelles. Résultat de prises de conscience et d’évolution des mentalités, entre autres. Qu'en est-il de la littérature jeunesse ? Les enfants ont-ils la possibilité de se reconnaître dans les livres qu’ils lisent ?

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(c)AdobeStock
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Soraya Soussi

Soraya Soussi

Julian, un petit garçon afro-descendant vit avec sa grand-mère, Mamita. Il adore les sirènes et voudrait en devenir une. Mamita et lui confectionnent alors un costume. Julian orne sa tête d’une couronne de longues feuilles vertes, accompagnées de fleurs colorées, et attache un rideau autour de sa taille en guise de queue de poisson. Mamita et lui sont prêts à parader. Le livre Julian est une sirène, signé Jessica Love, fait figure de proue dans la nouvelle génération de livres pour enfants. Il aborde avec subtilité les questions liées au genre, à la construction identitaire, et démolit dans la foulée, le stéréotype de la grand-mère qui ne cuisine que des gâteaux ! Le monde de l’édition jeunesse s’intéresserait-il à la diversité au sens large dans les livres pour enfants ? Selon Michel Torrekens, journaliste et responsable de la chronique "Littérature jeunesse" au Ligueur et membre du comité de prospection du Prix Bernard Versele (1), on observe une évolution dans les productions littéraires pour enfants. Tout en nuançant : "Les sujets que la société invisibilise, le sont également dans la littérature jeunesse. Par exemple, le handicap est manifestement sous-représenté par rapport à d’autres publics minorisés."

Des têtes blondes et des animaux

À l’entrée du bâtiment de la Ligue des Familles, Habiba, assistante de projets littéraires et sa petite-fille sont en train de classer le nouvel arrivage des livres pour le prochain Prix Bernard Versele. Nombreuses sont les histoires avec des animaux. Ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi mais le principe d’identification reste limité. D’un air désolé, Habiba confie : "Je n’ai jamais trouvé de livres qui représentent ma culture dans les librairies belges. Je dois aller les chercher au Maroc pour que mes petits-enfants puissent s’identifier aux personnages des livres."

Quelques exceptions demeurent. On retrouve dans la bibliothèque de la Ligue des ouvrages de la maison d’édition marseillaise Le port a jauni qui a, par exemple, produit une collection de carnets de poésie pour enfants en arabe et en français : Ici ou là et ailleurs aussi de Bernard Friot et Jérémie Fisher. Mais Michel Torrekens constate que certaines communautés, pourtant bien présentes en Europe, sont peu représentées. "À moins de parler spécifiquement de la culture ou du pays en tant que tel, il est vrai que les héros racisés sont encore trop rares dans les livres pour enfants", admet-il.

Éviter l’écueil du stéréotype

Représenter la diversité sans tomber dans les stéréotypes reste un défi pour de nombreuses maisons d’édition. Pour le journaliste du Ligueur, "l’inclusivité ne doit pas être un objectif en soi. Au contraire, ça peut stigmatiser l’enfant issu d’une autre culture. Il vaut mieux inclure de la diversité dans les personnages qui vivent une histoire d’aventure, plutôt que de faire de la diversité le sujet de l’histoire en tant que telle", préconise Michel Torrekens.

Il existe néanmoins quelques librairies spécialisées et indépendantes qui proposent des livres inclusifs et intègrent la diversité culturelle intelligemment. C’est le cas de Pépites Blues, librairie et espace culturel à Bruxelles, qui consacre son offre littéraire exclusivement aux auteurs et autrices du continent africain. Les maisons d’éditions s’approprient également les grands thèmes contemporains comme la migration. Acte Sud édite à ce sujet Beurre breton et sucre afghan d’Anne Rehbinder. Ce livre raconte l’histoire de Lily, une enfant bretonne dont le père est au chômage. Elle rencontre un garçon afghan de son âge, tout juste arrivé sur le territoire français. Leur amitié naissante va bousculer leur entourage, dans un contexte social tendu. Des thématiques ancrées dans la vie de nombreux enfants.

S’identifier pour mieux grandir

"Une petite fille de sept ans m’a une fois confié ne pas pouvoir être institutrice plus tard car 'elles étaient toujours blanches dans les livres'", se souvient Michel Torrekens. L’imaginaire et le principe d’identification sont des éléments indispensables au développement de l’enfant. Représenter la vie dans laquelle ils évoluent, illustrer les diversités culturelles et identitaires, montrer des familles plurielles, recomposées, avec des parents LGBTQIA+, etc. est susceptible de rendre les enfants plus épanouis. "Ce sont des enjeux auxquels la collectivité (les politiques, les médias, les maisons d’éditions, les librairies, les parents, les écoles, les professeurs, etc.) doit prêter toute son attention. Aucun enfant ne devrait être limité dans son imaginaire pour devenir un adulte accompli !", conclut le journaliste.


(1) Pour en savoir plus : liguedesfamilles.be/prix-bernard-versele