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Quand l'expo se veut discriminante…

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Plonger de jeunes visiteurs au musée dans une situation "réelle" de discrimination. Puis, la décrypter en décortiquant le contenu émotionnel généré par ce genre de situation difficile. Telle est la nouvelle animation proposée lors de l'exposition interactive "La Fabrique de la Démocratie" au BELvue à Bruxelles. Reportage au coeur d'un simulacre.


Ils s'appellent Abdel, Nicolas, Soufiane, Gohan et Hugo.Les cinq lascars ont 15 ou 16 ans. Ils sont désemparés et, à vrai dire, un peu perdus. De plus en plus nerveux, aussi… Ce matin-là, ils ont rejoint Bruxelles depuis Mouscron en train avec leur classe de Technique de qualification (17 élèves), accompagnés par deux enseignantes de philosophie et citoyenneté. Une fois arrivés au Musée BELvue, on leur a proposé un atelier où ils étaient censés mettre au point une affiche sur l'histoire de la Belgique vue par les jeunes. Mais quelque chose, dès le départ, n'a pas tourné rond autour d'eux.

L'animatrice n'a pas eu, pour leur groupe, le même petit mot d'accueil sympa que celui qu'elle a adressé aux autres élèves. Elle leur a fourni du matériel de moins bonne qualité. Elle ne s'est pas intéressée à leur travail, sinon de très loin. Pire : elle a demandé à Nicolas d'aller lui chercher un verre d'eau à l'autre bout du bâtiment, déforçant ainsi le travail de son groupe pendant de longues minutes. Elle leur a même intimé de travailler en silence ! Et cela, sans aucun motif, alors que les autres groupes pouvaient fignoler leur affiche dans un joyeux brouhaha ! Injuste, assurément…

Tensions sous surveillance

Stop, on arrête tout ! Avec sa collègue discrètement à l'oeuvre à ses côtés, l'animatrice met fin à haute voix au simulacre. Elle déballe aux 17 élèves le "piège" dans lequel elle les a imperceptiblement plongés : la réalisation de l'affiche n'était qu'un prétexte pour mettre les groupes en situation de concurrence. Tandis qu'elle aidait les trois premiers à avancer dans leur tâche, elle négligeait sciemment le quatrième. Pire : elle pratiquait, à son égard, une série de mini-discriminations qui, cumulées, n'avaient d'autre objet que de créer une situation tendue, propice à toutes sortes de réactions.

Fini, donc, le faux exercice ! Il est temps de ranger les chaises en cercle et de se parler, tous ensemble. De prendre du recul, surtout, par rapport aux émotions vécues tant par les discriminés que les discriminants : colère, indignation, démotivation… Car, à un moment, l'animatrice n'a pas hésité à proposer à deux élèves de voler le matériel du groupe déjà en mauvaise posture ! Les deux ados sollicités n'ont pas obéi : pourquoi ? "C'est pas bien de voler, M'dame". Lâchée par un malabar un brin goguenard, la formule entraîne un éclat de rire général.

Mais, petit à petit, malgré des silences gênés et les postures mutiques de certains, un dialogue plus riche s'engage. Comment ont réagi les cinq compères malmenés ? Certains, découragés, ont abandonné leur tâche ; d'autres au contraire y ont mis deux fois plus d'ardeur, faisant une sorte de bras d'honneur – tacite et inconscient – à l'animatrice. Aucun n'a accepté la consigne de silence : cela s'appelle de la résistance ; elle peut être individuelle ou collective. Comment ont réagi les autres groupes à la discrimination des cinq malheureux ? Les jeunes répondent franco : "Nous, on s'en foutait, Madame. Tant pis pour eux !". "Nous, on n'a rien vu…".

Pas de morale à deux sous

L'animatrice fait revivre la séquence, décrypte et questionne tous azimuts. Évite avec soin toute moralisation ("avoir des préjugés, c'est normal"), ponctuant et soulignant chaque prise de parole. Il lui faut parfois arracher des bribes d'expression à ces ados vite distraits et confinés dans un rôle qu'ils aiment "surjouer". Mais leurs propos sont pertinents et finissent par toucher au coeur de l'animation : jusqu'où est-on prêt à aller, en situation de compétition, lorsqu'on est sous l'influence d'une autorité ? Qu'est-on prêt à "laisser passer" chez soi et chez les autres ? "Pourquoi les cinq discriminés ne nous ont-ils pas demandé de l'aide ?" interroge un ado. "Parce que demander, c'est se mettre en infériorité", répond un autre qui, manifestement, sait de quoi il parle. Sans les citer explicitement, les élèves abordent des notions aussi fondamentales que la fierté et la dignité, la solidarité et la complicité ou encore la confiance... S'interrogent sur la fiabilité d'un appel à l'aide. "Êtes-vous si sûrs qu'il s'agissait d'un jeu ?" interroge l'animatrice, faisant référence aux conditions de vie quotidiennes – bien réelles, celles-là – des femmes, des personnes d'origine étrangère, des homosexuel(le)s, etc. Les jeunes embrayent et évoquent les discriminations vécues par eux-mêmes mais aussi par les sans abri, le suicide comme (non) réponse aux vexations endurées à répétition, les figures héroïques de ceux qui ont défendu un peuple opprimé (Gandhi, Luther King, Mandela…).

Toucher et jouer, pour comprendre

Il est arrivé, dans la phase test de l'atelier, que la discrimination fictive réveille jusqu'aux pleurs une discrimination antérieure bien réelle celle-là. C'est pourquoi, pour appuyer encore la mise à distance émotionnelle, l'animation se termine par une troisième étape : avec un jeu de tablettes, les jeunes sont invités à réaliser un petit film d'animation illustrant ce qui s'est passé pendant la matinée. Les thèmes évoqués qui en résultent sont variés : la libération d'un héros défenseur des droits de l'homme, la discrimination envers les Arabes, la résistance contre une autorité injuste, etc…

L'après-midi, ils visiteront aussi la "Fabrique de la Démocratie". "Le fait d'avoir vécu une telle expérience concrète de discrimination est un levier bien plus puissant qu'assister à un exposé ou à la projection d'une vidéo, commente Delphine d'Elia, membre de l’équipe d'animateurs spécialisés pour intervenir auprès des jeunes. Ne fût-ce que parce ce genre d'atelier permet de s'intéresser, en plus des victimes de discriminations, aux témoins de celles-ci. Jusqu'où ont-ils montré de l'intérêt (ou pas) pour les personnes discriminées ? Le message central, loin d'être moralisant ou culpabilisant, est celui d'un appel à la vigilance, a fortiori dans une société où certaines ressources, comme le travail, sont rares. La tentation du bouc émissaire doit pouvoir être identifiée – et démontée – le plus tôt possible".

Des balises, pour limiter le risque

Le service éducatif du BELvue en est bien conscient: ce nouveau type d'atelier est, selon ses propres dires, "assez radical". Des balises ont donc été prévues. Les enseignants sont évidemment "dans le coup" et associés à la création des groupes. Les discriminations sont imposées sur base de critères "neutres" comme l'âge des participants, jamais (évidemment) sur le physique ou des critères subjectifs. Dès que les émotions montent en puissance, l'exercice est arrêté. Les animateurs oeuvrent toujours en duo, l'un plongé dans le feu de l'action, l'autre plus observateur.

Ce jour-là, sollicités sur leur ressenti, les jeunes de Mouscron ont trouvé l'atelier "cool" et "instructif". Quant aux deux profs de philosophie et citoyenneté, elles étaient décidées à revenir à la "Fabrique de la Démocratie" mais, cette fois, avec des classes de deuxième année. Comptant sur la discrétion des uns et des autres pour qu'entre-temps, les élèves concernés n'aient pas vent du stratagème qu'on leur prépare…

Pour en savoir plus ...

>> Plus d’infos : "La Fabrique de la Démocratie" s'adresse aux plus de 14 ans, en groupe ou en classe. L'animation "Discrimin'action" est une option facultative. Il est aussi possible de visiter l'exposition en autonomie ou avec une animation sans mise en situation. Les visites (jusqu'au 31 mai) sont gratuites, mais la réservation est obligatoire via www.belvue.be. Les horaires varient selon le type de visite prévu. Un dossier pédagogique est disponible sur le site. Des visites pour adultes (payantes) sont exceptionnellement organisées. Le Musée BELvue est situé juste à côté du Palais royal, place des Palais 7, à Bruxelles • 02/500.45.54

Un cran plus haut

La "Fabrique de la Démocratie" est un exposition interactive fréquentée à ce jour (depuis 2012) par 30.000 jeunes à Bruxelles mais aussi dans plusieurs villes du pays. Les visiteurs doivent actionner des machines manipuler des objets, répondre à des questions articulées autour du vivre ensemble, des préjugés, de la discrimination, des libertés, etc. Fort de ce succès, le service éducatif du BELvue, Musée de la Belgique et son histoire mais aussi centre pour la démocratie, est passé un cran plus haut. Il a mis sur pied l'atelier "Discrimin'action", basé sur une mise en situation "réelle" de discrimination.