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"Se raconter, c'est retrouver du sens"          

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Laisser une trace, écrite ou sonore. Regarder en arrière, se demander d'où l'on vient. À travers la parole et les mots, retrouver ses racines. Partager cela avec ses proches ou dans le cadre bienveillant de tables d'écriture. Panser des blessures. C'est tout cela que permet le récit de vie.


Se plonger dans ses souvenirs d'enfance, se faire le témoin d'une époque, transmettre une histoire aux générations futures... Qu'est-ce qui pousse au récit de vie ? " Souvent, plusieurs motivations s'entrecroisent, constate Annemarie Trekker, sociologue clinicienne. "Le récit de vie part du passé mais il concerne aussi le présent et l'avenir. Il est fondamental que ces trois temps interviennent dans le récit."
Annemarie Trekker dirige les éditions Traces de vie (1) depuis une quinzaine d'années. Elle accompagne aussi, au travers de tables d'écriture, les personnes qui se lancent dans un récit autobiographique, comme Michel. Il explique : "On écrit chez soi, à partir d'une thématique donnée, puis on se réunit en groupe de quatre à huit personnes. Chacun lit son texte, dans l'écoute et le respect."

Les effets bénéfiques du récit de vie
Se raconter aide à prendre de la distance et à donner un sens à son existence. "L'intérêt de l'écriture est qu'on peut se relire, redécouvrir ce qu'on a écrit et s'étonner", fait remarquer Annemarie Trekker. Michel ajoute : "Écrire fait bouger des choses à l'intérieur, c'est transformateur, ça permet de travailler sur soi-même, ensuite, si l'on en a envie."
Les tables d'écriture brassent tous les âges. Elles accueillent également des personnes en dépression, en burn out, en souffrance. "Les gens ont besoin de retrouver des points de repère, de comprendre comment ils en sont arrivés là ", commente Annemarie Trekker. Toutes les émotions s'expriment dans les tables d'écriture, on rit aussi beaucoup. Cela fait du bien d'entendre qu'on n'est pas seul à souffrir. Nous vivons dans une société où tout le monde est censé aller bien, où la tristesse ne peut pas toujours être exprimée, où les deuils sont difficiles à faire." L’expérience crée des liens : "La participation aux tables d'écriture fait parfois naître des amitiés, car il y a un partage intime, un lien humain très fort qui se construit, et qui est la base de la santé, psychique et physique."
Les tables d'écriture ont ceci de commun avec la psychothérapie qu'elles offrent un cadre bienveillant, circonscrit, avec des règles de confidentialité à respecter. Annemarie Trekker insiste sur la nécessité de suivre certaines règles éthiques : "Il y a des choses qui s'écrivent et qui ne peuvent pas se dire, et il y a des choses qui peuvent se dire mais pas s’écrire. L'écrit reste et la parole s’envole. C'est important de bien placer les frontières entre l'un et l'autre. Dans les tables d'écriture, on ne travaille que sur ce qui a été écrit, mais les retours sont oraux. Ils doivent cependant rester centrés sur ce qui a été partagé à travers l'écriture, et ne pas aller au-delà."
"Malgré les effets thérapeutiques de l'écriture, il ne s'agit pas d'une psychothérapie", prévient-t-elle également. Si se plonger dans un récit de vie peut aider à réfléchir sur soi-même, cela ne remplace pas une démarche auprès d'un psychologue, qui peut se faire en parallèle si nécessaire.

(Re)construire son histoire
La mise en récit est une façon de se réapproprier le passé, de lui attribuer un sens, lequel peut évoluer, avec le temps : "Nos histoires de vie sont toujours des sortes de romans, commente l’éditrice et sociologue. On 'fictionnalise' sans le savoir. La fiction fait partie de la manière dont on construit ou reconstruit sa propre histoire."
Michel peut en témoigner : "Une de mes soeurs, après avoir lu mon récit, m'a dit 'Mais enfin, ce n'est pas comme ça que ça s'est passé !'. C'est là que j'ai compris qu'on n'écrit pas l'histoire, mais son histoire."
Replacer ses souvenirs dans un contexte historique, sociologique, familial, avec le recul des années, est une démarche puissante, constate également Matthieu Cornélis, "portraitiste sonore" (voir encadré) : "Dans une société où l'on est de plus en plus isolés, le récit de vie est presque comme un correctif qui permet aux gens, livrés à eux-mêmes, de retrouver leurs racines, ce qui fait leur identité. L'exercice leur permet de sortir de certains déterminismes sociaux, de prendre de la hauteur, d'offrir une autre image à leurs enfants, leurs petits-enfants. On ne peut pas changer son passé, mais on peut changer son rapport avec le passé, et donc le présent."

Pour soi mais aussi pour les autres
Si elle n'est pas obligatoire, la diffusion du récit de vie n'en est pas moins une étape clé du processus pour ceux qui choisissent de la franchir, témoigne l'éditrice de Traces de vie : "la publication va être créatrice de liens avec les lecteurs, elle peut libérer la parole, susciter l'émotion et l'évocation d’autres souvenirs. Elle peut donner lieu à des retours positifs et négatifs qu'on n'attendait pas. Il faut y être préparé."
La publication du livre de Michel lui a donné l'occasion d’aplanir certains contentieux avec son père : "Cela a aussi permis de rétablir un courant au sein de ma famille, que ce soit avec mes fils ou avec mes frères et soeurs." Le récit de vie peut ainsi régénérer du dialogue et faciliter les échanges sur certains sujets, dans un climat plus apaisé, l'écriture ayant permis de déposer les choses. "Un livre, une fois qu'il est terminé et qu'on le publie, on ne sait pas où il va, qui il va toucher, poursuit Michel. On a des retours inattendus, des inconnus qui disent que cela leur a fait du bien de le lire. C'est là qu'on voit que très souvent, le personnel rejoint l'universel. Et ça, ça me bouscule."
On écrit différemment selon que l'on écrit pour soi-même ou à destination d'un public plus ou moins large. "Dès qu'on pense à diffuser ou publier ses écrits, il faut être conscient que ça sort du cadre protecteur de la table d'écriture, explique Annemarie Trekker. Ça va être lu, notamment par l'entourage, qu'on ne peut pas empêcher de réagir. Le manuscrit doit être retravaillé dans cette optique."
Tous ceux qui recueillent ou accompagnent la création de récits de vie partagent un constat : l'attrait pour l'autobiographie ou le portrait provient d'un besoin de renouer avec sa famille, avec les lieux que l'on habite, avec le passé. Et c'est loin de ne concerner que les plus âgés. "Les jeunes générations sont demandeuses de retrouver leurs racines, observe Matthieu Cornélis. Certains regrettent par exemple que leurs grands-parents aient disparu sans s'être davantage racontés de leur vivant."
Quel que soit le désir qui les motive, témoignages, portraits et récits de vie plongent au cœur de l'humain ceux qui les produisent et ceux à qui ils sont offerts.

Pour en savoir plus ...

Différentes formes de récits de vie

On peut avoir l'envie de se raconter, d'apporter un témoignage, de laisser une trace, sans pour autant se sentir capable de l'écrire. On peut manquer de temps pour le faire, aussi. Pour celles et ceux qui souhaitent se lancer dans une telle démarche, il existe différentes formules : à chacun la sienne.

Une première possibilité passe par l'écriture. On peut bien sûr entreprendre son autobiographie tout seul. Mais participer à des ateliers tels que ceux organisés par Traces de vie ou Ages & Transmissions (1) offre des outils, une structure et une motivation supplémentaire. Partager ses textes au fur et à mesure de l'élaboration de son récit, en se nourrissant des commentaires des autres participants donne un aspect collectif à l'expérience.
Si l'on ne se sent pas attiré par l'écriture, il est possible de confier le travail de rédaction à un "écrivain biographe". Celui-ci commence par recueillir la parole du témoin, en prenant des notes ou en l'enregistrant. Au terme de plusieurs rencontres, le récit est transcrit et travaillé pour prendre la forme d'un manuscrit. Celui-ci peut être agrémenté de photos et constituer un cadeau à offrir à quelqu'un, ou être diffusé au sein de la famille. On peut aussi chercher à le faire éditer pour toucher un public plus large.
Mais le récit de vie ne passe pas nécessairement par l'écrit. Ceux qui ont recours à un "portraitiste sonore" délivrent leur témoignage oralement et celui-ci est ensuite monté, arrangé, habillé, tel un reportage radiophonique. Une trace sonore plutôt qu'écrite donc, où se mêlent voix, musique et ambiances du quotidien.
Dans tous les cas, le récit de vie est une démarche très personnelle, mais pas solitaire. Elle implique un lien de confiance. Pour recueillir un témoignage, le portraitiste ou le biographe doit savoir se mettre en retrait, libérer la parole tout en respectant les limites de chacun.