Environnement

Écologie : les pauvres à l’abordage !

L'urgence climatique est l'affaire de tous ! Fatima Ouassak, politologue, démontre dans son dernier essai "Pour une écologie pirate – Et nous serons libres" que nous sommes encore loin du compte. Pour la militante, le projet écologique en Europe se construit sans les classes populaires, alors même qu'elles sont en première ligne des désastres écologiques.

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(c)AdobeStock
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Soraya Soussi

Soraya Soussi

Pas concernés ou engagés. Pas informés ou sensibilisés. C'est l'image accolée à celle des habitants des quartiers populaires en Europe lorsqu'on aborde la question des enjeux écologiques. Les pauvres se ficheraient-ils du climat ? Ont-ils seulement les moyens de lutter ? Pourquoi les événements concernant la lutte pour le climat sont-ils majoritairement menés par les classes supérieures blanches ? Fatima Ouassak, politologue, militante et cofondatrice du Front de mères (syndicat de parents des quartiers populaires en France) et de Verdragon, première maison d'écologie populaire française à Bagnolet, dans la banlieue parisienne, y répond et dresse une analyse politique percutante et engagée dans son dernier essai "Pour une écologie pirate – Et nous seront libres". Sous le spectre du colonialisme-capitaliste, du racisme, de la gentrification des quartiers populaires et des inégalités sociales, l'auteure propose un projet écologique qui s'élargit aux classes populaires avec comme mot d'ordre la liberté de vivre dignement pour pouvoir agir politiquement.

Premiers intéressés, premiers éjectés

"À force d'entendre que ce n'est pas notre pays, qu'on n'est pas d'ici, de vivre quotidiennement des discriminations, de ne pouvoir circuler librement dans nos propres quartiers, sans être contrôlé ou violenté par la police, de ne pas être pris en compte dans les projets politiques qui concernent nos quartiers, les classes populaires ont un sentiment d'illégitimité face aux enjeux écologiques", dénonçait Fatima Ouassak lors d'une conférence à Bruxelles, en mars dernier.

Au regard de l'histoire, le système colonialiste et capitaliste n'a fait qu'exclure les classes et quartiers populaires du champ politique. En "sous-humanisant les populations venues d'Afrique", en les tolérant seulement s'ils ont une utilité productive, en hiérarchisant les classes, les sociétés européennes dépolitisent une grande partie des citoyens. Ces populations sont pourtant aujourd'hui les premières victimes des pollutions atmosphériques et sonores. Elles ne bénéficient pas ou peu d'accès aux soins de santé. Elles sont exposées à une alimentation agro-industrielle et ne jouissent que peu ou pas d'espaces verts...

Aujourd'hui de nombreux projets écologiques tentent de "sensibiliser" et "informer" les populations des quartiers populaires aux enjeux climatiques. Or, selon Fatima Ouassak, ces initiatives se développent dans un déni évident du manque de pouvoir politique que connaissent les personnes de ces quartiers. "Dans quelle mesure, les personnes ont la possibilité de changer leur sort, et celui de leurs enfants ? Ces populations ne sont pas considérées comme sujet politique. Si elles avaient accès à ce pouvoir politique, et le sentiment de se sentir chez elles, d'être ancrées sur un territoire, elle se sentiraient davantage légitimes de protéger la terre, qui est aussi la leur." Cette protection passe par sa libération. La liberté de s'y ancrer, d'y circuler, d'y construire des projets par et pour les populations qui y vivent.

La piraterie, symbole de liberté et d'enfance

Si les habitants des quartiers défavorisés sont les premiers à être exposés aux désastres écologiques, les enfants en sont les plus vulnérables, martèle la militante. Un rapport de 2021, de l'Unicef démontre que les enfants des quartiers populaires sont les plus grandes victimes de la pollution atmosphérique : taille des enfants à hauteur des pots d'échappement, écoles et logements près de gros axes routiers, etc. C'est pourquoi Fatima Ouassak s'est inspirée du manga "One piece" d’Eiichiro Oda dans son projet écologique. L’histoire de gamins vivant dans un quartier qui tient lieu de décharge et qui cherchent à devenir pirates en retrouvant "one piece", un fabuleux trésor, afin d’être libres et se défaire de leur monde violent et injuste. Un manga devenu symbole dans les quartiers populaires. "La piraterie, c'est la liberté. Mais c'est aussi un monde captivant pour les enfants. Parler d'écologie pirate c'est intégrer nos enfants aux enjeux climatiques qui les concernent directement", clame Fatima Ouassak.

>> "Pour une écologie pirate – Et nous serons libres", Fatima Ouassak • Éd. La Découvertes •2023 • 180 p. • 17