Environnement

"Justices climatique et sociale sont inséparables"

Nicolas Van Nuffel, président de la coalition climat, réagit au rapport du Giec.

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Sandrine Warsztacki

Sandrine Warsztacki

Pour endiguer le réchauffement à 1,5 °C les émissions mondiales de gaz à effet de serre, qui sont en augmentation constante, doivent décroitre dès 2025 et être divisées par deux d'ici 2030, conclut le troisième et dernier volet du rapport du GIEC. Fondée en 2008 pour porter la parole de la société civile auprès des politiques, la coalition climat regroupe aujourd’hui plus de 70 organisations partenaires, dont les mutuelles. Son président, Nicolas Van Nuffel (CNCD-11.11.11), réagit.

En Marche :  Le sixième rapport du Giec confirme des menaces qui étaient déjà évoquées dans son premier rapport en 1990. Ça ne vous désespère pas ?

Nicolas Van Nuffel :  En 2009, quand on avait 15.000 personnes à une manif, on était content. Aujourd’hui, 15.000 personnes à une marche pour le climat, c’est presque considéré comme un échec. La mobilisation a pris de l'ampleur et on ne s’est pas mobilisé pour rien. La Commission européenne a fixé l'objectif d’une société zéro carbone en 2050. Cela aurait été inimaginable il y a 4 ans ! Les avancées sont insuffisantes, mais elles sont réelles. Ça ne bouge pas assez vite, mais ça bouge. On ne le dit pas assez.

EM : Le sixième rapport du Giec met en avant la notion d'adaptation. Que cela signifie-t-il ?  

N.H : Il est trop tard pour éviter le dérèglement du climat. Mais il n'est pas trop tard pour éviter que cela ne soit complètement ingérable. Il est trop tôt pour baisser les bras ! Premièrement, il faut réduire les émissions le plus vite possible. Deuxièmement, il faut mettre en place des politiques d'adaptation. Les catastrophes naturelles sont la rencontre entre des phénomènes climatiques extrêmes et nos façons d'habiter la Terre. Il faut repenser notre aménagement du territoire. Troisièmement, il faut mettre en place dès aujourd'hui des mécanismes pour indemniser les victimes.

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EM :  D'autant plus que les victimes sont souvent les plus vulnérables…

N.H : En Belgique, les zones qui ont été le plus touchées par les inondations sont aussi celles où le revenu médian par habitant est le plus bas. En Wallonie, au 19e siècle, les usines de textile se sont installées près des rivières où on a construit des maisons ouvrières. Par la suite, on a bétonné le sommet des vallées en construisant des villas quatre façades, ce qui a amplifié le ruissèlement. Ce n’est qu’un exemple parmi beaucoup d'autres. À l’échelle mondiale, il est démontré que les premières victimes du dérèglement climatique sont principalement les populations les plus pauvres, les femmes, les peuples indigènes…  

EM : Alors pourquoi la mobilisation pour le climat semble-t-elle peiner à toucher un public plus précaire ? 

N.H : Je pense qu'on a trop longtemps opposé des combats qui ne le sont pas : fin de mois contre fin du monde, gilet jaune contre gilet vert… En France, le mouvement des gilets jaunes est né suite à une décision injuste du Président Macron de supprimer l'impôt sur la fortune, d'un côté, et de créer une taxe carbone pénalisante pour les petits travailleurs des milieux ruraux de l'autre. Les gilets jaunes ne disent pas qu'on ne doit pas se préoccuper du climat, mais pas de cette façon-là ! La question du climat et des inégalités sociales sont inséparables. C'est pourquoi la transition juste est au cœur de notre mémorandum.

On a trop longtemps opposé des combats qui ne le sont pas : fin de mois contre fin du monde...

EM : Ce mémorandum insiste aussi sur le rôle de l’État. Pourquoi ?

N.H : Si chacun d’entre nous adoptait un comportement exemplaire en matière d’environnement, on estime que cela ne contribuerait qu’à réduire d’un quart le volume des émissions de gaz à effet de serre. Les trois quarts du problème sont donc liés au système. Et notre instrument principal de mise en commun de nos efforts, c'est l'État. La crise du climat ne se résoudra pas uniquement avec des actes individuels. Mais cela ne veut pas dire que nous n’avons pas un rôle à jouer. En tant qu’individus, nous contribuons à faire changer le système en votant, en manifestant, en consommant différemment. 

EM :  Où faut-il agir en priorité ?

N.H : Premièrement, il faut investir massivement dans la transformation des modes de production pour une transition vers du zéro carbone. Deuxièmement, il y a un besoin urgent d’isoler le bâtiment. En Belgique, de nombreuses maisons ont été construites à une époque où le pays disposait de charbon en abondance. Investir dans l’isolation, c'est aussi une mesure juste d'un point de vue social. Mais la Belgique reste sous les objectifs européens. Enfin, il faut repenser la mobilité, réduire nos déplacements, privilégier la mobilité douce et partagée. Et changer ne veut pas dire forcément moins de confort. À condition toutefois d'investir dans les infrastructures.

La crise du climat ne se résoudra pas uniquement avec des actes individuels.

EM : Le Giec insiste aussi sur la solidarité envers les pays en développement...

N.H : Historiquement, les trois quarts du CO2 accumulé dans l’atmosphère ont été produits par les pays riches ! La dimension internationale est fondamentale. C'est d'ailleurs une des clés de l'accord de Paris : on a pris conscience qu’on sortirait de cette crise seulement si l'ensemble des pays s’y mettent. En contrepartie, les pays riches se sont engagés à aider les pays en développement à hauteur de 100 milliards par an. Ces objectifs ne sont malheureusement pas atteints. Et la Belgique est loin de donner sa juste part. Il en va pourtant de notre avenir à tous. 

EM : Pandémie, guerre en Ukraine… quel est l'impact de ces actualités sur la mobilisation pour le climat ?

N.H : Ce sont à la fois des menaces et des opportunités. Menaces, parce que ces crises nous détournent des deux crises majeures que sont les crises du climat et de la biodiversité. Mais il y a une prise de conscience que toutes ces crises entretiennent des liens. La pandémie et la biodiversité, l’Ukraine et notre dépendance aux énergie fossiles... Et, par rapport à la crise financière de 2008, il y a une différence qui me frappe dans les réponses qui sont apportées aux crises actuelles. Aujourd'hui, on reconnait que l'austérité était une erreur, qu'il faut investir dans des politiques de transition.