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"L'engagement protège de la déprime"

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Maëlle Dufrasne est, depuis vingt ans, formatrice à l'Institut d'Éco-pédagogie. Elle suggère ici quelques pistes pour un "dialogue climatique" réaliste et bienveillant avec les enfants et les jeunes.

 


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En Marche : Comment parler aux enfants des grands problèmes écologiques de la planète sans tomber dans une dramatisation néfaste ?


Maëlle Dufrasne : Si l'enfant n'est pas déjà chamboulé, c'est bien ainsi. Inutile de le bousculer en voulant lui faire comprendre tous les enjeux à n'importe quel prix. S'il est inquiet ou angoissé, on peut d'abord reconnaître ses émotions sans les balayer d'un geste. Ensuite, être clair avec lui : oui, le monde change, mais il en a toujours été ainsi et le changement n'est pas nécessairement mauvais. Simplement, il s'accélère. L'enfant n'est pas "obligé" d'être aussi mal que nous. En contrepoids, on peut lui expliquer toutes les opportunités que ces changements génèrent. Lui donner les clés pour construire et avoir prise sur quelque chose. Éviter le discours : "ça ne va pas et on va tous se planter."


EM : Quel genre de clés ?


MD : Voyez les jeunes qui ont défilé. Ils se sont mis debout. La solidarité qu'ils ont expérimentée est anti-anxiogène. L'engagement les protège de l'inquiétude et de la déprime. Bien sûr, certaines de leurs propositions ou revendications peuvent paraître naïves ou irréalistes, mais ce sont ces idées dites "irréalistes" qui nous ont construits comme adultes et qui nous nourrissent encore. Si on leur dit : "d'accord, vous avez manifesté, maintenant, retournez à vos leçons et vos devoirs", c'est d'une grande violence, un peu comme si on disait à un enfant qui fait ses premiers pas : "bravo, maintenant arrête !" Offrons-leur plutôt d'explorer avec eux les pistes qu'ils nous proposent et nous réclament : "qu'est-ce que cela donne, ton idée ?" Ils seront capables d'ajuster ensuite. Bref, laisser au maximum les portes ouvertes aux chemins qu'ils découvrent. C'est leur construction en tant qu'individu qui est en jeu. Et leur place dans une société à créer ensemble.


EM : Certains jeunes ne sont pas seulement anxieux, mais éprouvent une vraie colère…


MD : Répondre à cette colère est fondamental. Si, par exemple, on les avait empêchés de défiler dans les rues, on aurait commis une grosse erreur. En effet, manifester permet de montrer son désaccord. Mais aussi de créer un cadre de sécurité collective qui est une réponse à ce poids énorme qui leur tombe sur les épaules lorsqu'ils réalisent la gravité du réchauffement climatique. Ce tissu social les aide à découvrir qu'ils ne sont pas seuls face aux crises. En manifestant, ils créent des liens avec les autres et avec la Terre. Mais ce n'est qu'une étape et une réponse partielle…


EM : C'est-à-dire ?


MD : Une autre réponse possible est de renforcer ses "éco-gestes" : limiter la consommation d'eau, d'aliments venus de loin, d'objets superflus… Adapter sa mobilité, etc. Quels que soient les choix du jeune, il faut l'accompagner dans ceux-ci. L'erreur serait de galvauder ses actes en lui disant que cela ne sert de toute façon à rien. Ou, à l'autre extrême, de le laisser croire qu'il sauvera ainsi le monde. Dans certaines familles, on met par exemple un accent permanent et insistant sur tous les éco-gestes possibles. Or c'est tout de même rude, tous ces comportements que les enfants devraient adopter dans leur quotidien et que nous, la génération précédente, nous n'avons pas adoptés ! Les manifestations et les éco-gestes doivent rester des choix d'actions possibles. À chaque jeune ou moins jeune de trouver son cheminement, là où il se sent à sa place, tout en évitant la culpabilité.


EM : Lorsque Greta Thunberg affiche ses émotions bien réelles d'angoisse et de colère, ne joue-t-elle pas une carte risquée auprès des jeunes ?


MD : Depuis les années quatre-vingt, on sait que ni la connaissance, ni les outils de sensibilisation ne suffisent pour franchir le cap de la prise de conscience environnementale. Il faut passer par une communication plus émotionnelle, pourquoi pas incarnée par la jeune Suédoise ou les Belges Anuna De Wever, Adelaïde Charlier, etc. En même temps, il faut laisser aux jeunes la latitude de ne pas être comme ces personnalités. D'avoir d'autres types d'engagements. Ces jeunes militant(e)s très connu(e)s peuvent aussi être d'un grand secours pour les professeurs. Ceux-ci peuvent avoir bien du mal, seuls devant leurs classes, à assumer la position du savoir alors qu'eux non plus ne savent pas exactement ce qui va se passer avec le climat et vivent, eux aussi, la même inquiétude. Ne pas savoir n'est pas nécessairement grave, à condition que l'on dise aux jeunes que nous sommes adaptables. Les choses se présentent mal, mais une dynamique de changement reste possible.