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Les prairies d’abissage : un patrimoine naturel méconnu

L’Ardenne regorge de trésors cachés. Parmi eux : des prairies semi-montagnardes (480m d’altitude) pourvues d’une diversité florale aussi riche que rare. C’est grâce à l’abissage, une technique d’irrigation ancestrale, que ces prairies ont développé une biodiversité particulière faisant d’elles un patrimoine naturel inestimable.


Chez nous, c’est l’Ardenne et plus particulièrement ses landes et ses bruyères qui constituaient la source de l’alimentation du bétail jusqu’au XIXe siècle. Les bergers de l’époque, dits herdiers, avaient pour mission de conduire leurs troupeaux vers les pâturages durant les bonnes saisons. "Mais en hiver, il était très difficile, voire impossible de produire une herbe de qualité en dehors des vallées", relève une publication mise en ligne par Agra-ost. Pour contourner cet obstacle, les éleveurs de la région et de plusieurs pays d’Europe, ont utilisé jusqu’à la Seconde Guerre mondiale les canaux d’abissage, une technique d’irrigation des prés de fauche datant en fait du XVe siècle.

Leur fonctionnement était relativement élaboré : "Une partie des eaux du ruisseau était déviée de son cours principal par un canal muni souvent d’un système complexe de vannes et de retenues diverses. L’eau était ainsi acheminée assez haut sur les prés secs des versants des vallées. De petits barrages réalisés au moyen de pierres ou de planches étaient établis en travers du canal. Ils permettaient à l’eau de s’écouler sur la prairie en fines lames, par simple gravité. Ces canaux pouvaient acheminer les eaux sur parfois plus d’un kilomètre."

"Avec l’arrivée des engrais chimiques et le développement des machines de plus en plus imposantes ne permettant plus d’accéder facilement les terrains pentus, les paysans ont cessé de pratiquer l’abissage", précise Emily Hugo, conseillère Natura 2000 chez Natagriwal, une association qui accompagneles propriétaires à la restauration des sites naturels en Wallonie. "Aujourd’hui, nous avons référencé environ 140 km de canaux mais nous savons qu’il en existe bien plus. Certains vestiges sont observables dans l’est de l’Ardenne. Nous sommes encore à leur recherche", ajoute-t-elle.

L’Homme au service de la nature

L’abissage a eu un impact important sur les sols pauvres des terrains vallonnés de l’Ardenne. Si Emily Hugo investigue autant ces canaux, c’est parce que l’enjeu environnemental est de taille. Selon la conseillère Natura 2000, ces prairies sont valorisées par le programme MAE (Mesures agro-environnementales) et pourvue d’une flore exceptionnelle qui s’est développée durant cinq siècles et ne compte pas moins de 50 espèces botaniques sur une parcelle abissée, "alors qu’une prairie de fauche intensive en compte tout au plus une dizaine."

Pour l’agriculteur, l’abissage avait l’avantage de réchauffer les sols au printemps. À cette saison, la température de l’eau est plus chaude que celle du sol. Résultat : la végétation redémarrait plus rapidement. Cette technique apportait également des éléments fertilisants comme les minéraux, ce qui enrichissait les sols d’origines pauvres et acides. Enfin, l’eau acheminée vers les terres pentues permettait d’humidifier les sols asséchés par les vents du nord et nord-est qui soufflaient intensément au printemps.

Sur les traces du passé

Les canaux d’abissage ne sont plus exploités mais ils témoignent d’une pratique agricole du passé. "On ne se rend pas compte de ce que nos anciens paysans effectuaient comme travail et c’est un excellent moyen de sensibiliser les citoyens et héritiers de ces régions à leur beauté et leur richesse, acquises sur plusieurs siècles", rappelle Emily Hugo.

En 2017, le canal d’abissage de Cierreux dans la commune de Gouvy, située non loin de la frontière luxembourgeoise, a été rénové pour irriguer les Prés aux Timbales. Il s’agit là d’un projet pilote en Wallonie. La Flandre a déjà restauré un canal d’abissage. Lorsque la Région germanophone aura trouvé et rénové un canal, la Belgique pourra introduire une demande commune auprès de l’UNESCO pour faire reconnaître les prairies d’abissage belges comme patrimoine immatériel.

Lors de promenades et autres randonnées, il est relativement aisé de repérer les vestiges de ces canaux. Des lignes droites tracées à la limite d’un bois et d’un pré pourraient bien être les signes de cette ancienne technique qui plongera le promeneur dans un passé oublié (1).


(1) Natagriwal organise des visites guidées sur demande. Rendez-vous sur le site natagriwal.be