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Plastique : quel héritage pour nos enfants ?

"Nous ne serons plus là pour voir nos enfants se démener avec nos déchets" (c)iStock

Nathalie Gontard, directrice de recherche à l’Institut de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae - France), étudie le plastique depuis plus de 30 ans. Dans son livre Le grand emballement, elle alerte : la dégradation des déchets plastiques constitue une bombe à retardement pour notre santé. La seule solution pour éviter l’explosion : réduire drastiquement notre consommation. 


En Marche : Le plastique n’a pas toujours été mal vu. Les consommateurs comme les scientifiques ont d’abord été emballés par ce nouveau matériau. Le plastique, c’était fantastique ?

Nathalie Gontard : Le plastique ça fonctionne comme un jeu de Lego. Pour le fabriquer, on trie les molécules du pétrole et on réassemble ces briques pour obtenir un matériau qui a les propriétés voulues. Malléable, léger, résistant à l’eau, etc., c’est un matériau qui répond à de nombreux besoins et présente des propriétés drastiquement différentes de tout ce qui était utilisé jusque-là. Il s’est rapidement répandu partout : dans l’aéronautique, le bâtiment, le textile, l’automobile, l’informatique, le design, le médical, l’agriculture…  Mais le problème, justement, est qu’il est tellement différent des matières naturelles qu’on réalise seulement maintenant que notre écosystème n’est pas capable de le gérer. Car le plastique est aussi le seul matériau que l’humain ait inventé qui ne se réintègre pas dans le cycle naturel du carbone.  

EM : La prise de conscience a commencé avec la découverte de “continents de plastiques ” dérivant dans les océans. N’est-ce que la face émergée de l’iceberg ?

NG : Ce qui nous mobilise, c’est le plastique que l’on voit sur nos plages, nos lieux de vacances... Mais c’est justement quand on ne le voit plus que le plastique devient dangereux. Le plastique qui flotte en mer ne représente que quelques petits pourcentages du plastique que l’on a accumulé. Le plastique se dégrade en fragments, puis en microparticules et en nanoparticules qui se baladent dans l’eau, dans la terre et dans l’air. On en retrouve jusque dans les glaces de l’Antarctique ! Dans les champs, les plastiques se mélangent aux sols dont ils appauvrissent la qualité agronomique. Les sols ne retiennent plus l’eau, s’épuisent. Et dans l’agriculture bio, on utilise beaucoup de plastiques pour couvrir les sols, car ces bâches permettent de réduire l’utilisation d’eau et de pesticides... 

EM : En quoi le plastique représente-t-il un danger pour notre santé ?

NG : Comme on l’a cruellement découvert avec l’amiante, ce n’est pas le matériau en lui-même qui est toxique, mais sa dégradation en particules qui pénètrent dans les organes et peuvent dérégler localement le fonctionnement de nos cellules. Les nanoparticules s’accumulent dans les organes où elles peuvent entraîner des phénomènes inflammatoires locaux, voire, dégénérer en cancers. Le problème du plastique est aussi qu’il a une fâcheuse tendance à absorber des substances toxiques comme les pesticides et les perturbateurs endocriniens. Et les nanoparticules sont suffisamment petites pour pénétrer dans nos organes en y transportant ces toxiques. Aujourd’hui, nous ne sommes pas en présence d’une quantité suffisante pour nous rendre malades. C’est la dose qui fait le poison. Mais au vu des quantités gigantesques de plastique que nous avons accumulées dans notre environnement depuis 50 ans, nous ne pouvons simplement pas faire comme si rien n’allait se passer !  

Malheureusement, le danger du plastique est doublement invisible, parce que nous ne pouvons pas percevoir les particules avec nos yeux et parce que la dégradation du plastique, sous forme de microparticules puis de nanoparticules, s’inscrit dans un temps long. Nous commençons seulement à percevoir aujourd’hui les premiers effets de la pollution causée par le plastique et nous ne serons plus là pour voir nos enfants et nos petits-enfants se débrouiller avec nos déchets. On a du mal à regarder en face ce qu’on ne peut pas évaluer. On me dit que si je ne peux pas évaluer le risque, je ne peux pas démontrer le danger. C’est l’inverse du principe de précaution. 

EM : Le recyclage ne permet-il pas d’éviter ce risque ?

NG : Théoriquement le recyclage est une solution merveilleuse. Certains matériaux, comme le verre ou le métal, se recyclent parfaitement. Mais ce n'est pas le cas du plastique qui ne peut pas supporter plusieurs cycles. On ne fait pas du recyclage, on fait du “décyclage”. Au lieu d’un banc en bois, d’un pull en laine, d’un pot de fleurs en terre cuite, on fabrique des objets en plastique recyclé qui termineront quand même à la poubelle en fin de vie. Et pour caser du plastique recyclé, on fait disparaître des filières entières de matériaux traditionnels qu’on aura du mal à remettre en place plus tard. Même les bouteilles en PET - le plastique qui se “recycle” aujourd’hui le mieux - ne peuvent être réutilisées qu’une, peut-être deux fois, après quoi on ne peut plus garantir la sécurité alimentaire. Dans l’économie circulaire, le cycle est bouclé quand on régénère un objet dans le même usage sans dégradation. Ici, ce n’est pas de l’économie circulaire, c’est de l’économie tire-bouchon. 

EM : En Europe, on estime qu’environ un tiers des déchets d’emballage est “recyclé”. Que devient le reste ?

NG : Grosso modo, un tiers part à l’incinération. Cela fait disparaître le risque des microplastiques, mais engendre des émissions de CO2 et des composés volatils potentiellement toxiques. Cela revient à choisir entre la peste des nanoparticules et le choléra du réchauffement climatique… Un autre tiers des déchets est enfoui en décharge ou classé comme non répertorié, envolé dans la nature. Et ce qui reste est soi-disant recyclé. Mais on manque de transparence. Quand la Chine a décidé d’interdire les importations de déchets plastiques, le consommateur européen a découvert que ses déchets voyageaient parfois à l’autre bout du monde. On les met dans un bateau et on coche la case “recyclé”. Mais on se doute bien que si nous n’avons pas les moyens de les recycler correctement ici, on les a encore moins ailleurs.

EM : Vous avez travaillé à élaborer des bioplastiques, est-ce une solution ?

NG : La majorité de ce qu’on appelle aujourd’hui des bioplastiques sont des plastiques “ biosourcés ”. C’est-à-dire qu’on a utilisé des matières organiques, comme la canne à sucre ou le maïs, au lieu du pétrole pour produire une matière finale identique qui présente donc exactement les mêmes défauts en termes d’impacts environnementaux. C’est du greenwashing et cela pose d’autres problèmes puisque ce plastique entre en compétition avec la production agricole pour l’utilisation des surfaces. Ensuite, il y a les plastiques biodégradables (produits à base de pétrole ou biosourcés). Malheureusement, la confusion règne ici aussi car l’Union européenne a élargi la définition du plastique biodégradable pour y faire entrer des plastiques qui se compostent uniquement dans des conditions industrielles à 60 degrés. À moins d’un réchauffement climatique monstrueux, il ne se dégradera pas dans votre jardin… Ce faisant, on a jeté le discrédit sur les plastiques biodégradables. C’est dommage car il y a des matériaux intéressants. Cependant, on ne remplacera jamais tout le plastique du monde avec du biodégradable et cela ne peut occulter l’extrême priorité qui est de réduire notre consommation. Honnêtement, est-ce que cela gêne vraiment quelqu’un de ne plus se laver les oreilles avec un coton-tige en plastique ?   

Pour en savoir plus ...

Plastique, le grand emballement • Nathalie Gontard avec Hélène Seingler • Edition Stock• octobre 2020 • 19,50 EUR.

Un coup de pied dans l’autruche

À l’instar des glaciologues qui sondent les profondeurs de l’Antarctique pour étudier le réchauffement climatique, Nathalie Gontard rêve de creuser des carottes dans les décharges pour étudier l’impact du plastique sur notre environnement. Mais avant de faire partie de ces scientifiques lanceurs d’alerte, elle a d’abord été séduite par cette matière fascinante. Au début de sa carrière, la jeune scientifique voyage même dans les pays du Sud pour présenter aux agriculteurs ces nouveaux emballages qui facilitent le commerce et permettent de réduire le gaspillage alimentaire. C’est aussi lors d’un séjour à l’étranger, en Guadeloupe, qu’elle réalise que le plastique est un cadeau empoisonné. Sous ses yeux, un paysage tapissé de bâches noires qui s’effritent aux quatre vents. Pourrait-elle développer une solution pour récupérer ces fragments, l’interrogent les cultivateurs de bananes qui l’ont invitée ? La scientifique est désemparée…  

On ne peut certainement pas accuser la chercheuse de ne pas avoir œuvré au développement de solutions innovantes pour répondre aux problèmes environnementaux posés par la dégradation du plastique. Cette scientifique de renom a notamment mis au point une barquette alimentaire en plastique biodégradable fabriquée à partir de déchets agricoles. Mais tous ces efforts l’ont mené à la conclusion que la seule solution viable est de réduire le problème à la source, en réduisant urgemment notre consommation. Un discours qui a parfois du mal à passer… On ne se bouscule pas au portillon pour financer ses projets quand il s’agit de sauver les savoir-faire traditionnels utilisant des plantes comme emballages alimentaires. Dans le milieu industriel, un monde qui reste encore très machiste dénonce-t-elle au passage, on écoute ses conférences d’une oreille distraite. Et au niveau des autorités sanitaires, ses réserves sur le recyclage lui vaudront d’être poussée à la porte d’un groupe de travail de l’European food safety authority (EFSA, une agence de l’Union européenne). “Mon discours gêne parce qu’il remet en cause nos modes de consommation. Nous sommes devenus dépendants du plastique. Je n’ai pas envie d’être la rabat-joie de service. Je suis d’ailleurs quelqu’un d’optimiste mais on ne peut pas continuer à faire l’autruche.” Pour donner “un coup de pied à l’autruche”, elle décide donc de prendre la plume. Écrit avec sincérité, pédagogie et humour, son livre nous parle évidemment du plastique, mais aussi une plus largement de la gestion des risques environnementaux et des rapports entre la science et l’innovation.