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Pollution de l’air : quels effets sur la santé ?

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Si l’âge, le taux de cholestérol, la pression artérielle... sont souvent pointés comme facteurs de risque individuels dans les maladies respiratoires ou cardio vasculaires, l’influence de notre environnement reste sous-estimée, comme la recherche nous le rappelle encore.


Respirer peut nuire à la santé. Ce constat est celui que dressent, avec toujours plus de clarté, les études sur les liens entre pollution de l’air et santé. L’une des plus récentes, menée par des chercheurs de l’université d’Harvard (1), établit que 8,7 millions de personnes sont mortes prématurément en 2018 à cause de la pollution de l’air extérieur liée aux énergies fossiles (essence, charbon...). Ce chiffre représente près de 20% des décès dans le monde, soit deux fois plus que ce qui était estimé jusqu’à présent. En 2019, une étude publiée dans le European Heart Journal (2) montrait que rien qu’en Europe, la pollution atmosphérique avait causé environ 790.000 décès supplémentaires en 2015. Entre 40 et 80% de ces décès étaient dus à des maladies cardiovasculaires, tels que des infarctus du myocarde et des accidents vasculaires cérébraux (AVC). Dans ces cas-ci, la pollution crée un stress qui fragilise la paroi des vaisseaux sanguins et favorise la formation de caillots. 

Les séquelles des infarctus et des AVC représentent par ailleurs un coût important pour la collectivité. Dans une nouvelle étude, l’Agence intermutualiste (AIM), qui rassemble les bases de données des sept mutualités belges (3) prouve que l’exposition à de fortes concentrations de particules fines est corrélée à un plus grand nombre d’interventions médicales visant à traiter la formation aiguë de caillots (maladie thromboembolique aiguë). Lorsque la concentration de particules fines de type PM10 monte de 10 microgrammes par mètre cube, le risque d’intervention liée au traitement de caillots sanguins augmente de 2,7%. Des études antérieures (4) avaient déjà suggéré qu’une diminution de 10% de la moyenne hebdomadaire de particules fines permettrait à la Belgique d’économiser cinq millions d’euros par an en coûts hospitaliers liés aux affections cardiaques...

Risque environnemental global

Un des intérêts majeurs de cette étude de l’AIM réside dans l’utilisation du big data (traitement informatique d’un grand nombre de données) pour croiser des données de santé avec des données environnementales. Ce recours à l’intelligence artificielle devrait permettre à l’avenir, de mieux comprendre l’influence de notre environnement sur notre santé. Si aujourd’hui, chacun sait qu’il est mauvais pour le cœur de fumer et d’avoir trop de cholestérol, l’impact de nos conditions de vie — par exemple du lieu où nous habitons – sur notre risque cardiovasculaire ne bénéficie pas d’autant d’attention. Pour le Dr Jean-François Argacha, chef de clinique au sein du service de cardiologie de l'UZ Brussel, l’enjeu est aujourd’hui de parvenir à définir un "risque environnemental global" au même titre qu’on définit un risque cardiovasculaire global à partir des paramètres individuels. "En cardiologie, on utilise le score de Framingham qui permet d’estimer les risques de survenue d'un évènement cardiovasculaire dans les 10 prochaines années selon le sexe, l’âge, le taux de cholestérol, la pression artérielle, la présence de tabagisme et de diabète. L’objectif serait de faire la même chose pour les facteurs de risque environnementaux et de prédire votre risque selon votre exposition annuelle à telle et telle particule, à tel niveau de bruit et de température." Pour Catherine Bouland, enseignante et chercheure en santé environnementale à l’École de santé publique de l’ULB, la prise en compte de ces effets cumulés doit aussi inclure des facteurs comme la proximité d’espaces verts ou la consommation d’aliments avec des résidus de pesticides. "La pollution de l’air reste un facteur important, mais nous allons vers une vision plus globale de l’impact des paramètres environnementaux."

Ville contre campagne

L’exposition au bruit, qui va souvent de pair avec la pollution de l’air, attire particulièrement l’attention des chercheurs. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime ainsi que le stress engendré par le bruit serait responsable de 3% des décès causés par des maladies cardiaques comme l’infarctus du myocarde. Faut-il pour autant prendre la clef des champs ? Pour Catherine Bouland, la réponse n’est pas si simple. "Il ne faut pas faire un tableau trop noir des villes. Certes, la densité de population peut être source de nuisance, mais quand on sort des villes, on peut avoir des émissions d’autres substances liées à l’agriculture ou à l’industrie. Les ruches des villes sont bien plus prospères qu’à la campagne, à cause de l’absence de pesticides." De même, pour Catherine Bouland, les inégalités socio-économiques ne recoupent pas strictement l’exposition aux nuisances environnementales. "Il est vrai qu’on retrouve souvent plus de logements insalubres à proximité du trafic, et donc des populations plus vulnérables, qui peuvent cumuler d’autres facteurs de risque comme une mauvaise alimentation, moins d’exercice physique. Mais les quartiers plus riches en périphérie sont aussi traversés par des voies d’entrée dans les villes."

Des effets sur le cerveau

Si les effets de la pollution atmosphérique sur les maladies respiratoires, cardiovasculaires ou l’espérance de vie ne sont plus à démontrer, il existe désormais des inquiétudes quant à ses répercussions sur le cerveau ou le métabolisme. "Certaines données laissent penser que l’obésité pourrait être en partie liée à la mauvaise qualité de l’air, de même que le diabèteprécise Catherine Bouland. Par ailleurs, on pense que la pollution pourrait générer des difficultés cognitives car les particules fines ont la capacité de pénétrer dans le cerveau et de limiter sa plasticité. Elle pourrait être en cause dans certaines formes de démence autres que Alzheimer, mais aussi dans l’hyperactivité ou l’autisme, même s’il est très difficile de faire des études sur des troubles aussi multifactoriels." Plus largement, les polluants atmosphériques auraient un impact sur l’apprentissage et le QI. Ils seraient particulièrement dommageables lors de certaines "fenêtres" de vulnérabilités : la vie in utero, la petite enfance, mais aussi les périodes de modification hormonale comme la fin de l’adolescence, la ménopause et l’andropause. "Les enfants dont l’école se situe à proximité de voiries semblent avoir de moins bons résultats scolaires. Bien sûr, on comprend aisément que le bruit puisse causer des problèmes de concentration. Mais la pollution de l’air pourrait aussi être en cause. Or, si on pense que la pollution diminue notre QI, on comprend que c’est bel et bien l’avenir de nos sociétés qui est en jeu", conclut Catherine Bouland.


(1) "Global Mortality from Outdoor FineParticle Pollution Generated by Fossil FuelCombustion", A.Vodonos Zilberg , J. D.Schwartz , E. Marais , M. Sulprizio, Payer,L. Mickley, Environmental Health Pers-pectives, ehp.niehs.nih.gov

(2) "Cardiovascular disease burden fromambient air pollution in Europe reasses-sed using novel hazard ratio functions", J.Lelieveld, K. Klingmüller, A. Pozzer, U.Pöschl, M. Fnais, A. Daiber, T. Münzel,European Heart Journal, Volume 40, Is-sue 20, 21 mai 2019

(3) "Antithrombotic medication and endo-vascular interventions associated withshort-term exposure to particulate air pol-lution: A nationwide case-crossoverstudy", H. Scheers, T. S. Nawrot, B. Ne-mery, K. De Troeyer, M. Callens, F. DeSmet, A. Van Nieuwenhuyse, L. Casas,Environmental Pollution, Volume 266,Part 1, 2020

(4) "Cost saving potential in cardiovascu-lar hospital costs due to reduction in airpollution", Devos S., CoxB., Dhondt S.,Nawrot T., Putman K., Science of The To-tal Environment, Volume 527-528, 413-419 p.201