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Quelle eau pour demain ?

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La Belgique n’a pas encore atteint les objectifs fixés par l’Europe pour garantir un bon  état des eaux. Les Régions wallonne et bruxelloise ébauchent leurs plans de gestion des eaux pour l’horizon 2022-2027. Durant ce processus, les citoyens sont invités à donner leur avis sur ces questions complexes. 


Le 23 octobre 2000, l’Union européenne adoptait la directive cadre sur l’eau (DCE pour les accros des acronymes). Avec une bonne résolution pour entamer le millénaire : l’ensemble des eaux européennes devaient avoir atteint "un bon état chimique et écologique" pour 2015, avec des dérogations possibles pour les masses d’eau les plus polluées jusqu’en 2027. Le parcours pour y parvenir ne sera pas un long fleuve tranquille. Aujourd’hui, l’état des eaux reste préoccupant, en Europe comme chez nous.

Depuis 2013, la Wallonie a investi 3,68 milliards d’euros dans des stations d’épuration. Mais, selon les chiffres récemment publiés par l’administration wallonne (1), 38% des eaux de surface dans le district de la Meuse ne sont pas "en bon état écologique". Pour  l’Escaut, la proportion grimpe à 88% ! Si on regarde sous nos pieds, 60% des masses d’eau souterraine de l’Escaut ne sont pas en "bon état chimique" et 38% pour la Meuse. Dans 85% des cas, ces eaux sont contaminées par des nitrates ou des pesticides, principalement d’origine agricole. "La problématique des nitrates s’améliore, mais progressivement. Pour les pesticides, on voit que les vieilles molécules qui ont été interdites disparaissent, mais de nouvelles apparaissent", commente Francis Delloye, expert attaché à la direction des eaux souterraines à la Région wallonne. 

À Bruxelles, on ne dispose pas d’un monitoring aussi précis, mais le constat est tout aussi mitigé. "Bien que la qualité de nos masses d’eau de surface (Senne, Canal, Woluwe) se soit sensiblement améliorée ces dernières années, il reste encore des efforts à fournir pour atteindre les objectifs environnementaux fixés par l’Union européenne" (2).

De "nouveaux" polluants à surveiller

Conformément aux obligations européennes, la Région wallonne et la Région bruxelloise bûchent sur leur troisième plan de gestion des eaux. Les documents préparatoires de ces politiques, qui sont soumis à enquête publique sur le site de Bruxelles Environnement et du Service public de Wallonie, dressent les enjeux à venir pour la période 2022-2027.

À côté des polluants bien connus comme les hydrocarbures, les métaux lourds, les pesticides et les nitrates utilisés dans les engrais agricoles, la surveillance de polluants "émergents" constitue une nouvelle source de préoccupation. En soi, ce ne sont pas ces polluants qui sont nouveaux, mais l’attention qu’on leur porte. "La recherche sur ces molécules se développe,  il y a une prise de conscience de la part des scientifiques et des consommateurs", observe Francis Delloye. Parmi eux : les résidus de médicaments (Lire En Marche, "Des gélules à surveiller", septembre 2018 ), les nanoparticules, ou encore les perturbateurs endocriniens (Lire En Marche, "Perturbateurs endo­criniens, quand les hormones disjonctent", avril 2017), qui entrent dans la composition des détergents, des produits cosmétiques, des produits ignifuges utilisés pour protéger les textiles du feu, etc.

Entre 2013 et 2018, la Wallonie a financé deux programmes de recherche portant sur 250 substances (3). "Certains de ces polluants émergents se retrouvent dans les eaux de surface wallonnes, en particulier au nord du sillon Sambre et Meuse. Pour les eaux souterraines (et donc nos ressources en eau potable), les conclusions sont rassurantes, même si certaines substances d’usage fréquent ont localement été détectées à de très faibles concen­trations (composés perfluorés, plastifiants) ", concluent les études.polluants émergents, dont l’ensemble des effets sur la santé et/ou l’environnement ne sont pas encore pleinement évalués, ont souvent la vilaine particularité de persister dans l’environnement. Le problème ne peut être abordé efficacement qu’en le prenant à la source. "La question de l’eau doit participer à une politique plus générale, observe Dominique Nalpas, coordinateur des États généraux de l’eau, une ASBL bruxelloise qui plaide pour une gestion citoyenne des politiques d’eau. Il faut aussi, dans le domaine de la santé, prévenir la surconsommation de médicaments dont la présence dans les rivières est une menace pour la faune, diminuer l’usage du plastique (NDLR qui se fragmente en micropolluants ‘absorbables’ par la chaine alimentaire), encourager la réutilisation, etc."


Un enjeu pour les générations futures

Que se passera-t-il après 2027 si les objectifs ne sont pas atteints ? La directive cadre sur l’eau fait l’objet d’une évaluation. Le risque que certains États en profitent pour négocier des délais supplémentaires et revoir les ambitions à la baisse inquiète les organisations de défense de l’environnement. "L’objectif de ce bilan n’est pas de déréglementer ni de réduire les réglementations, mais d’améliorer la législation de l’Union et de l’adapter plus précisément aux défis actuels et futurs. Or il est à craindre que cette évaluation ouvre la porte à un nivèlement par le bas des ambitions de la directive", commente Gaëlle Warnant, chargée de mission pour Inter-Environnement Wallonie. Et de rappeler : "Quoi qu’il arrive après 2027, comme pour l’urgence climatique, le coût de l’inaction en matière d’eau ne peut être reporté sur les générations futures."

À côté des enjeux environnementaux, la question de l’eau est aussi sociale. Entre 2005 et 2016, la facture d’eau moyenne a augmenté de 74% en Wallonie et de 56% à Bruxelles, en grande partie à cause de l’augmentation des coûts d’assainissement. D’après une étude réalisée par la Fondation Roi Baudouin, un ménage sur quatre à Bruxelles et un ménage sur cinq en Wallonie rencontrent aujourd’hui des difficultés à assumer leur facture. (4)


Pour en savoir plus ...

Les citoyens peuvent réagir jusqu’en juin sur les priorités décrites dans les documents préparatoires des plans de gestion des eaux. Une deuxième phase de consultation est prévue en 2021 quand ces enjeux seront traduits en actions concrètes.

Sur le site de la Région Bruxelles-Capitale :

https://environnement.brussels/news/consultation-prealable-au-plan-de-gestion-de-leau-2022-2027-votre-avis-compte

Sur le site de la Région wallonne :

http://eau.wallonie.be

 

Plus d'infos sur la présences de médicaments dans l'eau :

 

https://www.thinglink.com/scene/1125759797539373058

Petit dico de la pollution

Nitrates : Composés d’azote et d’oxygène, ils sont utilisés comme engrais. Mais en trop grosse quantité, ils ont un effet néfaste pour la santé et pour l’environnement. Une trop grande concentration dans les rivières entraine un développement excessif des algues et des micro-organismes qui asphyxie l’écosystème. La législation wallonne interdit aux agriculteurs d’épandre des engrais au bord des cours d’eau.

La création de bandes enherbées en bordure des champs permet également de mieux maîtriser le problème, tout en luttant contre l’érosion des sols. 

Nanoparticules : Ces particules, caractérisées par leur taille minuscule, sont utilisées par l’industrie pour la fabrication d’aliments, d’emballages, de cosmétiques, etc. Ces particules se retrouvent partout dans l’environnement et inquiètent la communauté scientifique, qui tente de mieux cerner leurs effets. 1.000 à 100.000 fois plus petites que la cellule humaine, elles peuvent pénétrer dans les organes après avoir fixé d’autres polluants sur leur passage. 

Perturbateurs endocriniens : Le plus connu est le bisphénol A, désormais banni des récipients pour aliments pour jeunes enfants. Mais il en existe bien d'autres, regroupés en parabènes, phtalates, retardateurs de flammes bromés et composés perfluorés. Ces produits chimiques interfèrent avec les hormones dans nos organismes. 

Refaire une place à l’eau dans la ville

L’impact des changements climatiques, avec son lot d’inondations et de sécheresses, constitue un autre défi mis en avant dans les plans de gestion des eaux. À Bruxelles, le "maillage pluie" constitue une réponse innovante à ces problématiques.

À chaque inondation, des millions de litres se déversent dans les égouts vétustes de la capitale. La gestion de ces inondations – amenées à devenir de plus en plus fréquentes avec les changements climatiques – entraîne des investissements conséquents pour les pouvoirs publics : nécessité de construire des ouvrages souterrains volumineux, stations d’épuration qui doivent tourner à plein régime…

Et si la solution n’était pas d’investir dans plus de béton, mais au contraire d’en enlever ? Dans l’esquisse du futur plan de gestion des eaux, la Région bruxelloise affirme sa volonté de renforcer le "maillage pluie". Cette politique d’aménagement du territoire consiste à  "gérer l’eau de pluie au plus proche de l’endroit où elle tombe" en créant des espaces verts qui permettent à l’eau de ruisseler tranquillement et de s’infiltrer dans le sol : jardins de pluie, fossés enherbés, toitures végétalisées, rivières urbaines, etc. "Non seulement, cela permet de réduire les coûts liés aux inondations, mais ces aménagements ont aussi un effet apaisant sur notre cadre de vie, se félicite Dominique Nalpas, coordinateur des États généraux de l’eau. Le bruit apaisant de l’eau, la vue d’une avenue arborée, le retour de la biodiversité en ville, cela n’a pas de prix monétaire, mais cela a beaucoup de valeur." Et, s’il fallait encore ajouter un argument dans la balance, la présence d’eau et de végétation en ville permet d’atténuer les fortes chaleurs pendant les sécheresses et de diminuer la consommation de climatisation.