Retour à Éthique

Le fric, c’est (parfois) chic 

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"L’argent ne fait pas le bonheur". Vraiment ? S’il est bien utilisé, il peut en tout cas contribuer à émanciper des groupes sociaux marginalisés, lutter contre le réchauffement climatique, promouvoir l’égalité des genres, etc. Mais, en Belgique, le souhaite-t-on vraiment ?


Faire en sorte que l’argent irrigue les besoins réels de la société... Vaste et généreux programme ! Au lendemain de la crise bancaire de 2008, un tel impératif a soudain été (re)propulsé sous les projecteurs. Dix ans plus tard, qu’en reste-t-il ? Est-il aisé, pour le commun des mortels, micro-épargnant ou ama-teur d’investissements plus risqués, d’orienter à sa mesure la grande marche du monde ? Rencontre avec l’un des plus fervents défenseurs en Belgique de l’argent propre, Bernard Bayot, directeur de l’association Financité.

En Marche : Comment savoir si l’argent que l’on confie à sa banque ou que l’on épargne est bien utilisé sur le plan éthique ? Existe-t-il un label des produits bancaires de ce type ?

Bernard Bayot : Il y a, bien sûr, les comptes d’épargne éthiques de certaines banques. Ou, plus récemment, la possibilité de participer à l’une des 11 monnaies citoyennes que compte à elle seule la Wallonie. Mais, il y a plusieurs années, Financité a voulu aller plus loin. Le gouvernement fédéral nous avait mandaté pour mettre au point un label sur les fonds de placement. Pour y arriver, nous avions systé-matiquement passé en revue les nombreuses conventions internationales ratifiées par la Belgique en matière d’égalité des genres, d’environnement, de non-travail des enfants, de bonne gouvernance, etc. Nous les avions transposées dans un projet de label sur base d’un consensus incluant les banques. Hélas, le gouvernement est tombé et l’équipe ministérielle suivante a laissé ce label aux oubliettes… Mais comme la méthodologie était la bonne, nous l’avons conservée et, tous les six mois depuis sept ans, nous passons au crible les listes noires publiques (d’entreprises ou d’États) qui proviennent d'acteurs aussi divers que les fonds de pension, les syndicats, les associations, les banques, etc. Sur base de ces listes, analysées en détail (un travail de bénédictin !), nous publions un classement des fonds de 0 à 4 étoiles selon des critères à la fois sociaux, environnementaux et de gouvernance. (1) 

En Marche : Ce travail vous a mené, en 2018, à une conclusion décapante : sur les 366 fonds "socialement responsables" proposés par les banques en Belgique, 84% ne remplissent pas les conditions minimales pour respecter cette appellation...


Bernard Bayot : De fait, nous avons découvert des choses hallucinantes. La grande majorité des fonds manquent de transparence et/ou in-vestissent peu ou prou dans des entreprises qui bafouent les conventions internationales. Certaines ont été condamnées par la justice, violent les droits humains et syndicaux, ont contribué à des scandales financiers ou au trafic des tests de pollution automobiles, etc. On nous a accusé d’appliquer une méthodologie trop stricte, mais est-ce vraiment trop sévère que d’exiger que, lorsqu’on se qualifie d’"éthique", on le soit réellement ? La législation sur l’étiquetage des aliments est –à juste titre – très exigeante, pourquoi ne pourrait-il pas en être de même pour les produits bancaires ? C’est la raison pour laquelle nous sommes très inquiets du label dit de "durabilité" annoncé par la Fédération belge du secteur financier (Febelfin). Ce n’est pas au secteur de s’autoréguler mais bien aux pouvoirs publics de légiférer. Accepterait-on que les multinationales de l’agroalimentaire ou du pharmaceutique définissent en toute liberté ce qui peut composer les aliments ou les médicaments ? 

En Marche : Vous dites, chez Financité, qu’un Belge sur deux est prêt à épargner ou investir dans des produits financiers éthiques… N’est-ce pas prendre des vessies pour des lanternes ?

Bernard Bayot : Je vous réponds par trois chiffres. En novembre 2017, une étude préalable à la création de Novacitis (2) a établi que 63% des Wallons et des Bruxellois sont prêts à investir dans le secteur de l’économie sociale. Certes, il s’agit d’une simple déclaration d’intention mais, même divisé par deux, ce pourcentage reste impressionnant. En 2011, lorsque nous avons créé la banque éthique New-B, 43.000 coopérateurs nous ont rejoints dans l’aventure en 100 jours à peine et, actuellement, des coopérateurs de plus en plus jeunes, entre 20 et 30 ans, ne cessent de nous rejoindre. Enfin, l'encours en Belgique des produits financiers réellement solidaires certifiés par le label Financité & FairFin (c’est-à-dire qui mettent à l'avant-plan les enjeux sociaux et environnementaux) avoisinent aujourd’hui quelque 240 millions d’euros, soit quasiment dix fois plus que le crowfunding. Ces particuliers, pour l’essentiel, choisissent de soutenir des coopératives. De ce fait, ils financent d’une façon significative la "vraie" économie, pas celle de la spéculation.

En Marche : Soit… Mais, que l’on soit fortuné ou tout petit épargnant, il faut tout de même une certaine culture financière pour s’intéresser à l’argent éthique : du temps, de l’esprit critique, des informations… Même l’achat d’une part de 20 ou 100 euros dans une coopérative (par exemple une entreprise de travail adapté ou une coopérative éolienne) est plus risqué qu’un compte d’épargne…

Bernard Bayot : Vous avez raison. C’est une des raisons pour lesquelles Financité, outre ses missions d’éducation financière, va lancer vers le grand public en juin 2019, avec
une trentaine d’autres entreprises d’économie sociale, un fonds exclusivement orienté sur l’économie solidaire. Baptisé F'in Common, il sera basé sur un mécanisme de garantie partagée par toutes les entreprises impliquées et offrira une grande sécurité et une grande liquidité à l’épargnant investisseur, qui bénéficiera d’un dividende fixe de 1%. Mais ce n’est là qu’une manière de diversifier la finance solidaire. Celle-ci  n’arrivera à sa pleine puissance que lorsqu’elle disposera d’une offre aussi complète que la finance traditionnelle : des comptes courants et d’épargne, des produits d’assurance variés, des fonds d’investissement, des banques coopératives, etc. Or les temps sont mûrs. J’en veux pour preuve deux éléments. Primo, un rapport déposé tout récemment au Parlement européen démontre, noir sur blanc, que les banques éthiques sont des modèles extrêmement performants : avec quarante ans de recul (c’est-à-dire en intégrant l’impact des crises bancaires), on peut voir qu’elles sont deux à trois fois plus profitables que les banques traditionnelles car elles résistent mieux aux chocs. Secundo, face au risque de nouvelle crise bancaire, la situation actuelle est plus dangereuse qu’en 2008. Ce ne sont pas des écolos bobos ou des communistes révolutionnaires qui le prétendent, mais le FMI ou l’OCDE. Si bien que les gens comprennent de mieux en mieux qu’une régulation bancaire digne de ce nom est indispensable. Avoir un marché bancaire belge occupé à 99% par des banques privées (pour 42% dans les années 80) est intenable. C’est comme pour le climat : il a fallu vingt-cinq ans pour que les enjeux apparaissent clairement et que les choses basculent – voyez les manifestations de masse aujourd’hui. Cette déferlante de la jeunesse aura immanquablement des impacts dans le domaine bancaire et financier. 


La longue gestation de NewB

Lancé en 2001 au lendemain de la crise financière et bancaire, le projet NewB – coopérative qui vise à devenir la première banque belge locale et éthique – devrait atterrir au plus tard en janvier 2020, une fois l’agrément obtenu des autorités européennes. Ses fondements : une banque au départ 100% en ligne, tournant le dos au marketing tape à l’œil, offrant des services aisément lisibles et sans chausse-trappe publicitaire. Pas de spéculation ni d’évasion fiscale. Un écart salarial de 1 à 5 entre l’employé de base et le directeur général. Pour élargir sa base de coopérateurs et mériter encore plus sa prétention de "plus grand mouvement social belge", NewB a lancé en janvier dernier un appel aux parts pour un montant maximal de 20 euros. La "prébanque" met déjà à disposition de ses coopérateurs une carte prépayée avec possibilité d'une assurance pour les achats en ligne et une RC auto. D’autres produits d’assurance sont annoncées pour avril : RC habitation, familiale et vélo. Et, enfin, en 2020, le lancement des produits bancaires pro-prement dits…

Viva For Life : piécette ou texte de loi ?

En Marche : n'est-ce pas paradoxal, en Belgique : si peu d’intérêt structurel et politique pour l’argent "éthique", alors que les opérations ponctuelles de récolte de fonds comme Viva For Life, ultra médiatisées, crèvent les plafonds ? 

Bernard Bayot : La charité individuelle et le don personnel, c’est très bien. Respect, pour les donateurs en faveur de l’enfance en difficulté !
Mais, à ce modèle, on peut en opposer un autre davantage de type "État-providence", selon lequel c’est à l’État et à la Sécurité sociale d’assurer les filets de sécurité nécessaires à chacun. Sinon, on sombre dans l’approche Bill Gates, d’inspiration protes-tante : un business où tous les coups sont permis et où, une fois les poches des plus fort bien remplies, on crée une fondation très bien dotée où on dé-cide de partager les avoirs – certes,  d’une manière intéressante. Même si je donne une pièce à un SDF, j’estime légitime d’exiger du pouvoir public qu’il fasse tout ce qu’il peut pour que des droits aussi fon-damentaux que le droit au logement (inscrit dans la Constitution) ou les droits de l’Homme soient respectés dans la réalité.