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Habitat groupé : vivre et vieillir en communauté

©Soraya Soussi ©Soraya Soussi

Le concept d’habitat groupé ne date pas d’hier et a connu des évolutions de tous types. Certains y vivent depuis plusieurs décennies. Arrivés à l’âge de la retraite, l’envie de perdurer ce mode de vie alternatif se fait parfois sentir. Une façon de prévenir l’isolement et s’assurer une fin de vie digne.


Des jardins enveloppent une dizaine de maisons construites autour d’une petite place verdoyante. L’endroit est paisible. Le temps semble s’être arrêté dans ce qui ressemble à un hameau, au milieu de la campagne. Pourtant c’est en plein cœur de Wezembeek-Oppem que se situe la Placette, l’un des plus anciens habitats groupés de Belgique.
Le projet a débuté en 1985 et est porté par onze couples désireux de vivre ensemble tout en préservant leur vie privée. Parmi eux, Jean, l’un des fondateurs de la Placette, nous raconte que c’est dans les années 70 que lui et sa femme ont expérimenté la vie en communauté, quelque part dans l’État du Michigan, aux États-Unis. Ce mode de vie particulier qui allie vie privée et collective les a rapidement conquis. De retour en Belgique, l’idée de vivre en communauté mûrit. Le jeune couple se rassemble alors autour de six autres: "À l’époque, l’idée d’être marié, d'avoir une maison avec un jardin nous paraissait trop convenue. Cela ressemblait trop à une vie toute tracée. Nous voulions vivre dans un habitat où l’on partage beaucoup plus." L’utopie devait être concrétisée. Après avoir élargi le groupe et mené de longues recherches, Jean et ses compagnons trouvent par hasard leur terrain à Wezembeek-Oppem. "Notre projet était assez innovant dans les années 80. Et je dois dire que le bourgmestre de l’époque nous a beaucoup aidés puisqu’il a choisi de faire confiance à notre idée plutôt farfelue, alors qu’un projet de huit villas s'esquissait également.”

Les maisons de l'habitat groupé La Placette

 


Une communauté tournée vers l’extérieur

À l’issue de nombreuses discussions sur les envies de chacun et de compromis, le projet est bâti pour associer à la fois des moments en communauté, mais aussi tournés vers l’extérieur : "La maison commune sert à de nombreuses activités comme des communions, des mariages, des fêtes en tout genre. Aujourd’hui, elle accueille aussi régulièrement un groupe de jeunes qui s’organisent pour penser une société plus durable au sein de la commune. Nous avons des scouts qui viennent ici, il y a des cours de yoga, etc." Les habitants souhaitaient également favoriser la solidarité. À l’étage, un petit appartement est aménagé pour accueillir des familles ou des personnes qui rencontrent des difficultés de vie. Aujourd’hui, c’est une famille syrienne qui y loge. La Placette devient au fur et à mesure un véritable acteur de la vie du quartier.

Un rôle et un fonctionnement vu par certains comme une véritable source d’inspiration. Ce fut le cas d’Olivier qui, à la fin des années 90 et accompagné d’autres personnes, concrétise quelques années plus tard à Louvain-la-Neuve un nid collectif : Epsilone. Le projet est similaire: une maison commune pour accueillir des activités, des maisons distinctes autour d’un espace partagé, des potagers, etc.
Aujourd’hui, la Placette et Epsilone sont habitées par les mêmes familles. Les jeunes adultes ont vieilli, les enfants sont devenus parents, certains ont reproduit cette manière particulière de vivre collectivement. Pour les fondateurs, l’âge de la retraite arrive à grand pas. D’autres l’ont déjà atteint. Alors, on se questionne sur la suite de l’aventure.

Vieillir en habitat groupé

L’envie de vieillir ensemble se fait clairement sentir. "Nos parents sont en maison de repos et il est certain que cela ne donne pas envie de terminer ses vieux jours comme cela", confie Jacques, l’un des habitants d’Epsilone. Au vu du manque structurel des maisons de repos et de la pénurie de personnel dans le secteur des soins aux personnes, vivre en habitat groupé constitue, pour eux, une alternative. "Nous pourrions transformer la maison commune en salon pour tous. Nous discutons aussi ensemble à la façon d’aménager les espaces pour rester autonome malgré les difficultés liées à un certain âge, à l’accès aux soins", lance Patrick, un autre habitant d’Epsilone.
Le projet est également constitué de personnes plus jeunes. Et il faut concilier les besoins et envies de chacun. Mais l’évidence s’inscrit dans la garantie d’une meilleure qualité de vie en pérennisant les liens sociaux tissés au cours de décennies de vie commune.

Olivier, sa fille et leur voisin Patrick sur la rue piétonnière d'Epsilone

Modèles en expansion

Si certains ont vieilli en communauté, d’autres découvrent cette formule attrayante pour vivre leurs vieux jours. Lors de la 10e édition du Salon de l’habitat groupé et innovant en décembre dernier, de nombreux stands présentant des projets d’habitats participatifs et solidaires s’exposent comme le projet Hadadyle, par exemple. Ce dernier se veut être un lieu de vie pour personnes vieillissantes mais pas seulement : "Nous sommes pour l’instant six entités de personnes qui souhaitons vivre ensemble notre fin de vie. Mais nous voulons aussi ouvrir le projet vers une approche mixte tant aux niveaux social et culturel que générationnel", précise Jean-Luc Delabille. Le cœur du projet pour ce groupe de citoyens est de vivre dans "un lieu de vie favorisant l’entraide et l’anticipation à l’indépendance et l’isolement."

Des citoyens ont saisi ce besoin croissant de vivre hors des murs d’une maison de repos en faveur d’un espace de vie plus convivial, excluant l’isolement et où l’accès aux soins peut être assuré tout en garantissant l'autonomie. Abbeyfield fait partie de ces projets d’habitats groupés exclusivement pour seniors qui associe un réseau de volontaires afin d’aider les personnes. D’origine anglaise, l’initiative de regrouper des seniors seuls dans un même espace de vie s’importe en Belgique en 1995. Abbeyfield est aujourd’hui un label qui rassemble différentes maisons de seniors dans les trois régions du pays. Si Abbeyfield s’adresse uniquement aux personnes âgées, il existe de nombreux projets d’habitats groupés qui favorisent l’intergénérationnel, comme les maisons kangourous où des personnes âgées louent une partie de leur maison à un jeune couple ou un étudiant pour un loyer modeste, en échange de services rendus. Si l’habitat groupé et participatif ne convient pas à tout le monde, pour une partie de la population qui ne cesse ne s’agrandir, il semble pallier les carences sociales de notre société.

 



(1) Claire Carriou, "La participation dans l'habitat, une question qui ne date pas d'hier", Métropolitiques, janvier 2012

Rencontre avec l'habitat groupé La Placette, à Wezembeek Oppem

Toute une histoire

L’habitat groupé n’est pas un concept neuf. Dans les années 70, les idéologies nées de mai 68 favorisent l’intérêt pour ces modes de vie en communautés. Mais l’origine de ces habitats est en réalité bien plus ancienne.

Selon un article de Marie-Hélène Bacquet et Claire Carriou paru dans Métropolitiques (1) les premiers logements de ce type, en Europe, ont vu le jour vers la fin du XIXe siècle, "au moment où s’engage la construction des premières politiques publiques d’aide à la construction du logement modeste." À cette époque, le dispositif juridico-financier permet la création de sociétés coopératives de construction entre investisseurs privés, industriels et aussi les travailleurs eux-mêmes. Dans un contexte socio-économique fragile, l’idée suscite un vif intérêt du politique. Une deuxième période marquera l’effervescence de la réinvention de l’habitat : celle de l’entre-deux-guerres, avec une implication croissante des pouvoirs publics dans la production du logement couplée aux coopératives de travailleurs. Enfin, toujours selon Métropolitiques, la dernière période plus connue est celle des années 70. Le contexte socio-politique influence la volonté de réappropriation des modes de constructions du logement. Une période qui voit apparaître des "mouvements urbains sociaux" et des "projets d’habitats alternatifs" (squats, auto-constructions, etc.) à contre-courant des politiques sociales et culturelles menées.
Au regard de ces trois périodes, l’évolution de l’habitat est marquée par le contexte social, économique et politique de la société. L’habitat groupé tel qu'on le connaît aujourd’hui n’est, dès lors, pas simplement l’effet d’une mode qui revient de façon cyclique, mais bien une réponse à des déficits d’ordres structurels, politiques et culturels.

Bâtir son modèle de vie

Le profil des personnes intéressées par l’habitat groupé évolue. À l’époque, il s’agissait surtout de jeunes adultes issus de la classe moyenne souhaitant vivre en communauté dans la foulée de Mai 68. L’évolution de la société a engendré une population bien plus diversifié : "Ce sont aussi des projets qui incluent des personnes porteuses d’un handicap ou de problèmes de santé mentale. Il y a  aussi toute une série de projets autour de parents seuls, des gens isolés tous les jours, des personnes sans-abris, des personnes qui ont rencontré dans leur vie une très grande précarité financière et sociale", détaille Pascale Thys, responsable de l’asbl Habitat et participation
Il existe donc autant de types d’habitat groupé qu’il y a de projets. La diversité des montages juridiques et financiers permet une plus grande créativité aux citoyens désireux d’opter pour ce mode de vie. "Il peut y a avoir des habitats groupés sous forme d’asbl, de copropriété, de coopératives, etc." La responsable de l’asbl souligne l’évolution des approches de ce vivre-ensemble, qui se construit aujourd’hui davantage autour d’une volonté de bâtir un projet collectivement et non plus simplement le fait de vivre ensemble.