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 La vie sous (une drôle de) tente

© Ph. Lamotte © Ph. Lamotte

Vivre en yourte revient à occuper un espace quotidien réduit. Mais pas si limité, finalement, lorsqu'on a les idées larges et lorsque la nature environnante s'invite au cœur-même du salon.


"L'habitation légère" : pour l'être, trois critères sont à respecter, désormais, dans une liste de neuf.

Dès l'entrée, c'est la lumière naturelle qui frappe. Venu du "plafond", un puits de lumière plonge la pièce principale et la petite mezzanine (60 mètres carrés au total) dans une atmosphère transparente. À gauche, une large porte-fenêtre mène au jardin via un petit escalier en bois. À côté de la table à manger, une autre gran­de fenêtre est caressée par des bran­ches d'arbustes. Au-dessus des têtes trône l'armature en bois, com­me une immense roue antique. Sous les pieds, encore du bois avec un plan­cher en pin. Intimité acoustique assurée…

Ainsi se présente l'antre de Pierre et Claire, 33 et 31 ans. Pour rejoindre leur yourte, installée il y a 18 mois dans cette commune brabançonne, il faut contourner une maison unifamiliale comme tant d'autres dans la rue, cheminer par la gauche dans le jardin des propriétaires, puis grimper jusqu'à une plate-forme herbeuse d'où se dégage une vue panoramique sur le vallon arboré. Un petit air de paradis péri­urbain: moutons du voisin d'un côté, potager de l'autre.

Des charges limitées

Après avoir travaillé cinq années respectivement dans le conseil éner­gétique et dans l'associatif, Pierre et Claire ont décidé de démissionner et de s'en aller découvrir le continent américain sac au dos pendant une année. À leur retour en Belgique, ils ont cherché à perpétuer l'impression de liberté gagnée pendant leur périple. "Épurés du superflu, libérés des obligations de remboursement d'un prêt hypothécaire, proches de la nature et orientés 'contacts humains'". La volonté, aussi, de mettre de l'argent de côté. "Avec une yourte, on devient propriétaire de son logement pour 20.000 euros (montage compris), commente Pierre. Bien sûr, le terrain ne nous appartient pas. Mais nous ne payons que 170 euros de loyer par mois (dont les charges) et l'argent épargné nous permettra, plus tard, d'acheter un logement conventionnel puis – nous l'es­pérons – de travailler à temps partiel pour mieux nous consacrer aux choses essentielles".

Le chauffage ? Trois stères par hiver dans le petit poêle à bois, grâce aux 10 centimètres d'isolant naturel sur toute la surface bâchée de l'habitation. Les sanitai­res ? Deux toilettes sè­ches, l'une à l'intérieur l'autre au jardin. L'eau et l'électricité ? C'est la mai­son du propriétaire, située à 100 mètres en contrebas, qui les fournit. Derrière la douche, une tenture masque le boiler électrique. Les eaux de vaisselle et de la douche (pas de baignoire ici !) filent dans un puits perdu. "Il n'y a pas un jour sans que nous pensions à la chance que nous avons de vivre ici, commente Claire. Jamais je n'ai eu le sentiment d'un quelconque dépouil­lement".

Les voisins : crucial

Pour dénicher un tel endroit, Pierre et Claire ont mobilisé leurs propres réseaux et ceux de leurs parents. Un seul mail a suffi pour susciter trois offres de propriétaires de terrain. Avant d'opter pour une telle formule de logement, le couple a visité six ou sept habitations du même genre. "Il y a bien plus de gens vivant en yourte qu'on ne le croit, y compris des couples de quadra- ou quinquagénaires avec enfants. Chaque fois, nous avons compris l'importance du voisinage : si celui-ci est opposé à une yourte, ça se passe mal, les gens portent plainte à la commune, de simples passants se plaignent à la police. Ici, nous som­mes vraiment vernis: les gens du quartier ont vite compris que nous ne sommes pas si ‘alternatifs’ : nous avons un travail et une voiture et, comme tout le monde, nous mettons nos poubelles sur le trottoir…"

Tolérance communale

Le jeune couple bénéficie de la tolérance tacite des autorités communales. "Ailleurs, des résidents comme nous se font expulser ou sont menacés de l'être à tout moment, explique Pierre. Ils vivent dans l'angoisse. Ici, nous sommes dans une for­me d’illégalité tolérée". Claire avoue un certain déchirement à ce sujet : faut-il opter pour cette discrétion contrainte ou bien tenter de faire "bouger les lignes" en revendiquant ouvertement le droit d'’être domicilié à cette adresse ? L'exemple d'autres personnes vivant en yourte a convaincu les deux trentenaires d'opter pour un profil bas : une fois enregistrées par la commune, ces personnes ont en effet été contraintes de mettre leur habitation aux normes de salubrité et de sécurité imposées (notamment) par les pompiers : hauteur de porte, accès à la voirie, raccordement à l'égout, etc. De là, de grosses dépenses. Sur un autre point aussi, Pierre et Claire admettent être privilégiés : domiciliés chez leurs parents qui habitent la même commune, ils ont un accès aisé à leur courrier administratif. D'autres occupants d'habitations légères veulent parfois vivre en totale autonomie par rapport à leur famille. Plus difficile...

L'avenir à long terme, pour le couple, n'est pourtant pas dans une yourte. "Nous n'avons jamais souhaité y passer toute notre vie, commente Claire. C'est une étape de notre existence, voi­là tout. Pierre ressent aussi le besoin de disposer d’un espace à lui pour se ressourcer ou simplement travailler au calme. Quand nous aurons des enfants, le besoin d'espace se fera sentir. Ici, chaque objet entrant oblige à se débarrasser d'un autre". Le projet est déjà en route : il s'agira d'un habitat groupé à caractère écologique. Le terrain est trouvé, les plans commencent à être tracés. Là aussi, peut-être, les écureuils se laisseront observer le matin depuis la fenêtre.

Un certain vent de changement

Les mandataires wallons élus le 26 mai tiennent entre leurs mains le sort des personnes vivant en habitation légère.

"Hourra, nous ne sommes plus des marginaux !" Lancé il y a près d'un mois par un occupant de roulotte, ce cri de victoire concerne potentiellement quelque 25.000 personnes en Wallonie suite à l'adoption d'un nouveau décret qui pourrait changer leur quotidien. Parmi elles, quelques 3.000 occupants de cabane, yourte, tipi, "tiny house"... (jeunes pour la plupart, mais pas exclusivement) auxquels s'ajoutent environ 20.000 gens du voyage et résidents permanents en zone de loisirs.

Le motif de cette satisfaction ? L'adoption d'une définition officielle, par les parlementaires wallons, de "l'habitation légère" dans le Code wallon de l'habitation durable. Celle-ci doit dé­sormais répondre au minimum à trois critères parmi les neuf suivants : démontable, déplaçable, d'un volume réduit, d'un poids faible, ayant une emprise au sol limitée, auto-con­s­truite, dénuée d'étage et de fondations et, enfin, non raccordée aux impétrants.

Une méthode efficace

Une avancée, donc, et pour deux raisons. La première, trop souvent passée sous silence, est qu'elle est le résultat de cinq ans de concertation entre le monde politique, les associations (et les personnes qu'elles re­présentent) et le monde académique. La dynamique participative a porté ses fruits. La deuxième, de fond, est que cette reconnaissance juridique devrait progressivement lever le climat d'insécurité vécu par les person­nes qui ne vivent pas dans un logement conventionnel. Beaucoup "d'officiels" (mandataires communaux, fonctionnaires de l'urbanis­me, pompiers, policiers... mais aussi les assureurs) ont en effet tendance à consi­dérer les yourtes, chalets, cabanes de paille ou de bois et autres roulottes comme des "sous-logements" et à leur dénier le droit de cité. "Nommer les choses est la première étape pour les rendre juridiquement bétonnées", constate Pascale Thys, coordinatrice de l'ASBL Habitat et participation, bien au fait des tracasseries créées aux habitants "légers".

Des styles de vie à respecter

L'inscription au registre communal devrait être facilitée pour tous : "On ne pourra plus leur dire 'c'est quoi ce truc où vous habitez?' ", se réjouit Vincent Wattiez, animateur au Réseau brabançon pour le droit au logement (RBDL). Mais il reste à définir des critères de salubrité et de sécurité propres aux habitations légères. Si les critères retenus sont aussi sévères que l'habitat conventionnel, l'avancée législative restera symbolique. Si, en revanche, ils sont trop légers, le risque est grand de voir des marchands de sommeil s'emparer de ce secteur. "Il serait bon que les critères retenus soi­ent différents selon que l'on est propriétaire (la gran­de majorité des cas) ou locataire", suggère l'animateur.

Ce travail incombera aux nouveaux parlementaires wallons, qui devront garder à l'esprit que quantité d'habitants "légers", particulièrement les jeunes, revendiquent un style de vie spécifique : indépendant, autonome, écologique, voire doté "d'un certain esprit flibustier"... Ce qui est en jeu est autant l'accès aux pri­mes au logement et à la rénovation (et à une assurance habitation digne de ce nom) que la garantie de pouvoir vivre un projet de vie – temporaire ou pas – rendu nécessaire par la crise du logement.

Autre question de taille qui reste à trancher : où pourront s'installer les habitations légères ? Dans les zones "d'habitat vert" imaginées il y a deux ans pour régulariser les zones de loisirs ? Il est peu probable que cette piste de regroupement séduise tous les habitants "légers". Dans des zones agricoles et forestières ? Gageons qu'il y aura, là, de grosses réticences ad­mi­nistratives. Dans des "pastilles", sortes de micro-zones intégrables dans tous les types de zones aux plans de secteur (1) ? Des ques­tions de voisinage sensibles par nature...