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L'origine des pandémies : rencontres à hauts risques             

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La propagation du coronavirus (Covid-19) à l'échelle mondiale fait vaciller les monde politique, scientifique et économique. Historiquement, cette pandémie n'est pourtant pas inédite. Rencontre avec Sophie Vanwambeke, professeure de géographie médicale à l'Institut Earth and Life d'UCLouvain.


En Marche : Le SRAS en 2002 venu d'Asie. La grippe H1N1 en 2009 originaire du Mexique. Le virus Ebola en Afrique de l'Ouest en 2014, le virus Zika en Amérique du Sud en 2016... Et maintenant, un nouveau coronavirus (SRAS-CoV-2) responsable du Covid-19. L'impression qu'il y a de plus en plus d'agents infectieux à impact mondial est-elle justifiée ?
Sophie Vanwambeke : Oui et non. Toute l'histoire humaine est ponctuée d'épisodes de zoonose (maladie ou infection transmise naturellement des animaux à l'être humain, et vice-versa, NDLR) comme celui que nous traversons actuellement. La route de la soie, autrefois, n'a pas véhiculé que des épices et des textiles mais aussi des microbes, parfois redoutables. Au milieu du XIVe siècle, la peste bubonique, qui trouve son origine chez le rat, est arrivée de Chine par les caravanes et les navires marchands. Elle fera au total 200 millions de victimes en Europe jusqu'au XVIIe siècle. La conquête de l'Amérique du Sud par les conquistadors espagnols y a apporté rougeole, oreillons, typhus... bien plus meurtriers sur les indigènes que les armes à feu. On a tendance à l'oublier mais, historiquement, la rougeole est une zoonose, de même que la tuberculose, la varicelle, la lèpre, la peste, etc. N'oublions pas, plus récemment, la pandémie de grippe dite "espagnole" (en réalité probablement originaire des États-Unis) : au lendemain de la Première Guerre mondiale, une personne sur cinq dans le monde en a été affectée et 50 à 100 millions de personnes en sont mortes. Bref, rien de ce qui nous arrive aujourd'hui n'est fondamentalement nouveau, même si ces épidémies et pandémies sont infiniment mieux connues et combattues qu'autrefois. Chaque jour, partout dans le monde et sans que personne ne le sache nécessairement, des agents infectieux - parmi lesquels des virus pathogènes - passent d'un hôte à un autre et, parfois, de l'animal à l'homme au gré de mutations génétiques. Mais, le plus souvent, cela s'arrête là.

EM : D'où vient, alors, cette impression d'une multiplication des épisodes pandémiques et d'une plus grande vulnérabilité ?
SV : Le gros changement réside dans les modalités de diffusion des agents infectieux. Cette propagation est aujourd'hui considérablement facilitée par la multiplication des pressions humaines sur l'environnement. À cet égard, on peut comparer le phénomène de la pandémie, d'une nature fondamentalement aléatoire, à une loterie. Si vous achetez un ou deux billets, votre chance de remporter le gros lot est proche de zéro. Si vous en achetez 100.000, vos chances augmentent sensiblement. Eh bien ces "billets", aujourd'hui, sont bien plus nombreux qu'autrefois en raison de l'empiétement galopant des activités humaines sur les territoires où vivent les animaux sauvages. Hommes et animaux : nos zones d'occupations respectives se recouvrent de plus en plus. Le milieu naturel le plus concerné par ce phénomène est la forêt, tout particulièrement la forêt tropicale en raison de sa vaste biodiversité. Lorsque l'homme la défriche et pénètre de plus en plus loin, il modifie les conditions de vie de quantités de ses hôtes. Les chauves-souris, par exemple, connues pour être porteuses d'une grande variété de virus, sont alors obligées de fréquenter des milieux plus anthropisés, créés par l'homme, comme les plantations de palmiers à huile ou les vergers (beaucoup d'espèces de chauves-souris sont frugivores). Dans ces vergers de l'Asie du Sud-Est circulent souvent des porcs où les virus peuvent s'installer (on parle alors d'une population "hôte d'amplification"). Or, des cochons malades peuvent développer une virémie très importante, c'est-à-dire développer une grande quantité de virus. Comme ils vivent proches de l'homme et, par ailleurs, disposent d'un patrimoine génétique très proche du nôtre, toutes les conditions sont réunies pour favoriser le passage de virus de ces "réservoirs" animaliers vers l'homme à l'occasion d'une ou de plusieurs mutation(s) génétique(s). Cela dit, au "ticket de loterie" forestier, il faut évidemment ajouter d'autres facteurs liés, ces vingt ou trente dernières années, à la progression rapide de la démographie mondiale et à l'accroissement énorme des déplacements humains et des transports de marchandises. Qu'ils soient de types "affaires", touristiques, liés à des événements  structurels (pèlerinages, programmes d'échanges d'étudiants) ou ponctuels (méga-événements sportifs), ces mouvements de population renforcent considérablement la diffusion potentielle des virus et autres coronavirus. Sans oublier leur rapidité : autrefois, lorsqu'une caravelle prenait la mer vers un continent lointain, le virus ou la bactérie embarqué(e) à bord avait largement le temps de rendre tout le monde malade à bord et, ayant perdu de sa virulence, de se faire oublier jusqu'à l'arrivée ou... de tuer tout le monde. Aujourd'hui, on fait le tour du monde en vingt-quatre heures. Ce double facteur - concentration humaine et rapidité de déplacement - joue évidemment de tout son poids dans la crise actuelle.

EM : Soit mais, si gigantesque soit-elle, la Chine, d'où provient l'actuel coronavirus Covid-19, ne dispose pas de bassins forestiers tropicaux. Comment expliquer dès lors la pandémie actuelle ?
SV : Si l'Extrême Orient asiatique a été à l'origine du SRAS en 2002 et de l'actuel Covid-19, c'est aussi en raison d'un facteur non négligeable : la présence de très nombreux marchés où se pratiquent diverses formes de commerce d'animaux vivants : pour leur chair, pour leurs vertus médicinales supposées, pour le prestige de disposer d'animaux de compagnie originaux (un phénomène bien connu également en Europe et en Occident en général), etc. Sans vouloir sombrer dans des généralisations hâtives, ce tableau est assez différent de l'Afrique où se pratique plutôt un commerce de viande de brousse. Il s'agit donc, là-bas, d'animaux morts ce qui, avec une urbanisation moindre, réduit les risques de transmission d'agents infectieux. En Asie, les animaux le plus généralement enfermés peuvent, vu le stress ainsi créé, augmenter leur charge virale et devenir plus contagieux. En Asie du Sud-Est, un autre phénomène peut jouer, semblable à ce que nous connaissons en Occident (mais pour la diffusion des grippes, pas pour l'actuel Covid-19!) : la multiplication des élevages intensifs, liée au succès de la consommation de viande par les classes moyennes. Comme les animaux qui y sont élevés (poulets, porcs, etc.) ont un patrimoine génétique identique, ces élevages sont très fragiles : dès qu'un animal est touché par une infection, celle-ci se répand comme un feu de savane. Si, en Europe, ces univers industriels sont en principe très hermétiques par rapport à l'environnement, il n'en va pas nécessairement de même en Asie. Dans des systèmes d’élevage moins hermétiques, les échanges de virus entre oiseaux sauvages, volailles de basse-cour et poulets de batterie sont facilités et peuvent donner lieu à l’apparition de nouveaux virus, plus pathogènes ou virulents. Cet autre "billet de loterie" est ce qu'on a connu en 2004, notamment, lors de l'épidémie de grippe H5N1, restée celle-là strictement aviaire.

EM : Les situations les plus délicates sont donc celles où coexistent, à un moment donné, l'émergence d'un agent pathogène migrant vers l'homme et une concentration maximale d'êtres humains ?
SV : Exactement. Cela montre bien, au passage, la complexité de la chose. Invoquer simplement l'augmentation de la démographie mondiale comme explication des pandémies est un raccourci facile, voire dangereux. De même que pointer des régions précises du globe comme sources des problèmes. D'abord, parce que les zoonoses peuvent se produire n'importe où dans le monde. Pensons à la Borréliose ou maladie de Lyme, transmise chez nous à l'être humain par les tiques (certes, il s'agit là d'une échelle bien plus réduite). Ensuite, et surtout, parce que de tels raccourcis empêchent de se poser les bonnes questions. Exemple : n'y a-t-il pas d'autres moyens, pour donner à manger à tout le monde, que l'actuelle déforestation et l'emprise croissante sur les territoires naturels encore intacts ? L'urbanisation progressive de l'Afrique, à cet égard, pourrait constituer un nouveau facteur de risque demain ou après-demain ­– pas seulement face à Ebola - puisque s'y développeront encore plus les concentrations humaines. Dès aujourd'hui, on peut s'inquiéter de l'existence, notamment en Syrie, de noyaux de populations fuyant les guerres et les conflits. En situation de stress, on peut penser que l'immunité de ces groupes humain est sévèrement compromise. Si des agents comme les coronavirus devaient s'y installer, ces populations affaiblies se retrouveraient en situation délicate.

EM: Êtes-vous inquiète face à la pandémie actuelle ?
SV : Chronologiquement, nous sommes actuellement au milieu du gué. Il va probablement falloir des mois pour connaître au plus près la nature exacte de ce coronavirus et sa réelle contagiosité. Mais la communauté internationale a déjà accompli des pas de géant en très peu de temps. La crise du SRAS en 2003, à cet égard, a constitué un tournant décisif : elle a révélé nos fragilités. Depuis cet événement, les chercheurs du monde entier ont appris à mettre en commun les résultats de leurs études, ce qui permet une réactivité bien plus grande en cas de crise. L'autre avancée majeure réside dans les progrès technologiques accomplis, notamment dans le domaine de la génétique et de la collectes de données épidémiologiques. Il y a quelques années à peine, on n'aurait jamais pu aller si vite pour identifier un nouvel agent comme  le coronavirus à l’œuvre aujourd'hui. Formé (probablement) il y a quelques mois à peine, le génome du Covid-19 est aujourd'hui connu dans son intégralité. Enfin, les coûts de tels travaux ont sensiblement diminué ces dernières années. Résultat : partout à travers le monde existent des banques de données ouvertes à la communauté scientifique et permettant la comparaison entre les agents infectieux émergents et ceux que l'on connaît de plus longue date. Même si énormément reste à faire pour mieux les connaître, tant leurs conditions d'émergence que celles de leur propagation peuvent être étudiées plus aisément et d'une façon plus transparente. Au fond, c'est une sorte de course de vitesse qui se produit. Les agents infectieux migrent plus vite qu'autrefois, les connaissances humaines aussi...

EM : Il faut tout de même rappeler que malgré l'émoi considérable né autour du SRAS en 2003, la pandémie causée par ce coronavirus n'a finalement frappé "que" 8.346 personnes à travers le monde, parmi lesquelles 646 décès. Soit vraiment très peu par rapport aux dizaines de millions de morts liés à la grippe espagnole entre 1918 et 1920...
SV : La grippe espagnole a eu ceci de particulier d'être intervenue dans une sorte de contexte de mondialisation avant la lettre. La Première Guerre mondiale avait en effet déplacé de vastes populations civiles et militaires, passablement affaiblies par le conflit et donc fragilisées sur le plan immunitaire. Le virus était apparu pendant la guerre sous une forme peu virulente qui s'est ensuite avérée nettement plus redoutable. Ce fut le cas particulièrement parmi les hommes jeunes, probablement parce que les personnes plus âgées ont bénéficié d'une immunité héritée d'une exposition antérieure à d'autres virus moins meurtriers. Quant au SRAS, c'est vrai : le coronavirus identifié à l'époque a fait très peur pendant plusieurs mois. L’internationalisation rapide du virus et son caractère "spectaculaire" ont mis brutalement en lumière le potentiel de notre monde moderne pour de tels événements.
Il faut dire qu'on était incapable de le séquencer rapidement. S'il a fait un nombre assez limité de victimes, c'est notamment parce que le pic de symptômes a coïncidé avec le pic de contagiosité, ce qui a facilité son contrôle.