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Escale au Pays imaginaire

"Lorsque tout lui devenait insupportable, elle montait en imagination à bord de son bateau et voguait un moment, avec délice."
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"Mais quelle imagination !", entend-on parfois sur un ton désabusé… ou encore "Arrête de rêver !". Pourtant, l'imaginaire est une source de bien-être, apporte une force créatrice et pousse à sortir de sa zone de confort.


Pour les enfants, tout est prétexte à inventer : un bout de bois se transforme en épée, un caillou en trésor ou trois couvertures en cabane. "L'imagination est une donnée de l'humanité. Elle est présente dès la petite enfance et très utile pour les nombreux apprentissages que l'enfant va devoir et pouvoir faire", développe Laurence Rameau dans son article L'enfant démiurge (1). La puéricultrice et responsable pédagogique de l’Institut Petite Enfance Boris-Cyrulnik en France évoque une "chance cognitive pour l'aider à grandir et l'entrainer à penser".

Cette disposition à rêver ou à modifier le réel n'est pas réservée aux plus jeunes. L'être humain est une espèce imaginative pour Jean-François Dortier, sociologue français. Dans son article du même nom, il définit l'imagination comme une "capacité extraordinaire qu'ont les humains de peupler leur esprit d'images mentales". (2)

Un pouvoir magique ?

Garder les pieds sur terre ou ne pas perdre son temps à rêvasser, c'est ce que prône une société plutôt tournée vers le rationalisme. Pourtant, le sociologue est convaincu que l'imagination est "un outil indispensable pour penser le monde et pour agir sur lui" (3). C'est dans nos rêves et nos idéaux que nous trouvons la force mobilisatrice pour réaliser un projet un peu fou, entreprendre une randonnée en sac à dos ou s'engager dans un volontariat porteur de sens. L'imagination permet de voyager dans le temps : l'être humain planifie, anticipe ou se remémore son passé. Il est libre de tout inventer et même de laisser son esprit s'envoler vers d'autres lieux. Gaston Bachelard, philosophe français, considère dans son livre La poétique de l'espace (4) "l’imagination comme une puissance majeure de la nature humaine, qui, dans ses vives actions nous détache à la fois du passé et de la réalité. Elle ouvre sur l’avenir."

Jan Taal, psychologue clinicien et directeur-formateur de l'École de l’imagination à Amsterdam, va plus loin et utilise l'expression créative pour promouvoir la résilience en cas de cancer ou de maladie chronique. Il décrit les multiples bénéfices de cette méthode dans son article Assumer le cancer par l’expression créative et l’imagination (5) : augmenter la capacité à assumer ses émotions, développer les aptitudes nécessaires pour faire face à la maladie, retrouver un sens à la vie et découvrir de nouvelles perspectives. "Par la création expressive, le corps est alors un participant actif. Le corps agressé de l’intérieur par la maladie devient partenaire dans le travail de la prise en charge de soi-même. Il s’agit en première instance d’exprimer ses émotions, non de réaliser un beau produit et sûrement pas de l’art", écrit le psychologue. L’aspect symbolique des images sont des formes complémentaires de soins qui peuvent contribuer à l’amélioration de la qualité de la vie d'un patient. Une patiente lui a confié qu'à chaque séjour à l'hôpital, elle accrochait un dessin de voilier au mur et "lorsque tout lui devenait insupportable, elle montait en imagination à bord de son bateau et voguait un moment, avec délice."

Pour se familiariser avec l'idée de la mort, Jan Taal invite également le patient à utiliser l'imagination : "La personne peut déjà se préparer à ce qui va arriver. Non pas dans le but d’accélérer cet acte, mais plutôt pour se libérer autant que possible de sentiments pénibles, comme l’angoisse, la culpabilité ou ce qui est inachevé." Une personne souffrante a expliqué au psychologue que pour elle, il n'y avait rien après la mort. Pourtant, lorsque le psychologue l'a invitée à s'imaginer marcher sur un chemin sinueux qui mène vers "le pays de la mort", elle a été surprise de découvrir au bout du sentier, après des dunes, un charmant village baignant dans une étrange lumière. Elle a reconnu que cette image l'avait aidé à accepter la mort.

De la littérature à la science

La créativité et les rêves sont également indissociablement liés aux fictions. L'imagination permet aux lecteurs de romans ou aux spectateurs de se projeter dans une autre vie, de s'attacher à des personnages qui n'existent pas, d'apercevoir une autre réalité. Pour le philosophe, Jean-François Dortier, "un bon roman policier, un film ou une série télé ne font pas que nous divertir, ils nous inspirent, nous interrogent, font voir le réel sous un jour nouveau." (6)

"C’est la possibilité de réaliser un rêve qui rend la vie intéressante." Paulo Coelho

Phileas Fogg est un rêveur… et l'aventure dont il est le héros, Le tour du monde en 80 jours, a inspiré tant de générations ; pour preuve, les nombreuses rééditions du roman depuis 1872 (que ce soit en film, en BD, en jeu, en théâtre… voir article ci-dessous). Jules Verne a réveillé les rêves d'évasion et d'aventures de nombreux lecteurs, même si pour la plupart d'entre eux, ils seront restés sagement à la maison.

Les artistes proposent du rêve, que ce soit en chanson, en musique, en art, en théâtre... Les longs mois passés avec un accès (très) limité à la culture nous rappellent l'importance de l'évasion par la pensée.

Et dans le domaine de la science, là où ce sont les calculs, les expériences, les preuves qui sont attendues, la fiction est aussi utilisée pour explorer le réel. "L’imagination est plus importante que le savoir", soutenait Einstein. Plusieurs physiciens ont utilisé leur imagination pour démontrer leur théorie affirme Delphine Bellis, maîtresse de conférences en philosophie et histoire des sciences à Montpellier, dans son article sur les expériences imaginaires en physique (7). C'est ainsi qu'on apprend qu'Einstein pensa la théorie de la relativité à partir d'un ascenseur imaginaire. Gerard Holton, physicien américain, publie en 1978 (traduit en français en 1981) L'imagination scientifique (8), un ouvrage pionnier pour démontrer que la création scientifique est aussi œuvre d'imagination.

Petit Pierre. La mécanique des rêves

De la créativité, Pierre Avezard n'en manquait pas ! Il est né dans une famille aimante au début du siècle dernier dans le Loiret. Pourtant, la vie ne lui a pas fait de cadeau. Il est malentendant, quasi muet et atteint du syndrome de Treacher Collins (1). Petit Pierre, comme tout le monde l'appelait, a enduré les moqueries de ses camarades d'école puis des autres ouvriers de la ferme où il était devenu garçon vacher. Mais rien ne le décourage à créer, pour sa famille d'abord, puis pour les curieux. Son imagination débordante, son humour et sa prodigieuse compréhension du mouvement rotatif vont l'amener à produire un manège aussi insolite qu'imaginatif. Il y reproduit, avec des objets récupérés et des débris, des scènes de la vie à la campagne qu'il connait bien mais également des monuments qu'il a visités avec son frère. Fasciné par les nouvelles technologies, il s'intéresse également aux trains et aux avions.

Pour retracer la vie hors du commun de Pierre Avezar, deux auteurs de talent ont créé une bande dessinée au titre évocateur : La mécanique des rêves. À la fois poétique et basé sur des faits réels, le récit emmène le lecteur sur les traces d'un homme qui, malgré l'adversité, a concrétisé ses inventions. Certaines planches laissent la parole aux personnages et animaux qui habitent ce lieu insolite. Le patois du centre de la France s'entremêle avec une narration en français. Des extraits de lettres que Pierre envoyait à son frère sont également utilisés. Cette BD est à la fois touchante par sa simplicité et motivante par son message rêveur.

En 1992, le voyage au cœur des rêves s'est terminé pour Petit Pierre mais son œuvre a été sauvée par des passionnés du musée de la Fabuloserie dans l'Yonne. 

Petit Pierre. La mécanique des rêves · D. Casanave et F. Lebonvallet · Casterman · 2019 · 114 pp. · 22 EUR

Le manège est visible dans le parc du musée de la Fabuloserie : rue des Canes 1 à 89120 Dicy en France · +33.3.86.63.64.21 · fabuloserie.com

Les aventures de Phileas Fogg en 80 jours

Accompagné de son serviteur français, Jean Passepartout, le héros anglais du roman de Jules Verne parie avec les membres de son club qu'il est possible de faire le tour du monde en moins de 80 jours grâce à une nouvelle ligne de chemin de fer inaugurée en Inde. 

Phileas Fogg entreprend ce périple incroyable : Londres – Suez – Bombay – Calcutta – Hong-Kong – Yokohama – San Francisco – New York – Londres. Et ce ne sera pas un voyage de tout repos. 

Pour découvrir ou redécouvrir ce chef-d'œuvre de Jule Vernes, tout est possible : en livre, en film, en bd, en jeu vidéo, en pièce de théâtre…

En 2004, Frank Coraci réalise le film éponyme du roman avec les acteurs Jackie Chan, Steve Coogan et Cécile de France. De nombreuses adaptations pour la télévision existent également, comme celle réalisée en 1989 par John Gay.

Plusieurs bandes dessinées proposent cette histoire en image : en 2013, c'est un scénario écrit par Loïc Dauvillier accompagné de dessins d'Aude Soleilhac qui sort aux éditions Delcourt en trois volumes ; en 2019, les éditions Glénat proposent un scénario et des dessins de Chrys Millien ; une nouvelle version de l'histoire paraitra le 20 janvier aux éditions Casterman avec Jean-Michel Coblence au scénario et Younn Locard à l'illustration.

Un jeu pour smartphones "80 Days" a été développé par Inkle en 2014 (en anglais uniquement).

Et bien sûr, il y a toujours le plaisir de lire ce roman. La version originale est libre de droits et accessible en ligne. Des dizaines de versions ont été publiées chez différentes maisons d'édition, en différents formats et à divers prix.