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Librairies indépendantes : le livre d’après       

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Le confinement a mis à rude épreuve les librairies indépendantes. Mais pour les acteurs de la chaîne du livre, ce fut aussi l’occasion de mûrir une réflexion sur le monde d’après. Un monde où l’on publierait moins, où l’on lirait mieux et où Amazon n’aurait pas le dernier mot.


"Commerces non essentiels", les librairies indépendantes – contrairement aux librairies "presse" – ont été contraintes à la fermeture pendant une période de près de deux mois. L’angoisse fut d’abord financière. "Les librairies indépendantes ont un équilibre financier assez précaire, explique Catherine Mangez, coprésidente du Syndicat des libraires francophones de Belgique (SLFB) et libraire chez Papyrus, à Namur. Au sein du Syndicat, nous avons passé beaucoup de temps à faire des plans de trésorerie et à essayer d’équilibrer nos finances en fonction des différents scénarios de réouverture possible." Ce fut finalement le 11 mai, avec masques, gants, nombre limité de clients et minutage du temps passé dans la librairie. Loin de la flânerie d’antan, mais tellement mieux que rien.
La librairie À livre ouvert, à Woluwé Saint-Lambert, a inauguré le déconfinement avec un service take-away pour les clients réticents à entrer dans le magasin. Des retrouvailles attendues. "Pendant le confinement, nous avons maintenu un lien très fort avec nos clients par l’intermédiaire des réseaux sociaux et des mails. Nous avons continué à envoyer des conseils de lecture, des suggestions d’activités pour les enfants", se réjouit le directeur, Yves Limauge. Chez Tropismes, le confinement a été marqué par le choix d’effectuer des livraisons à domicile dans les 19 communes bruxelloises, assurées par un employé et quelques étudiants." Nous sommes très contents d’avoir pu offrir ce service et on aimerait le maintenir, même si pour l’instant ce n’est pas rentable", commente Brigitte de Meeûs, directrice de la librairie. À Liège, la petite librairie spécialisée dans les livres de voyage Toutes Directions a elle aussi proposé un service de livraison "porte à porte" pendant le confinement. "Cela a très bien marché, se réjouit Emmanuel Pecqueux, qui tient seul la boutique. Ma clientèle, ce sont des gens qui, par principe, ne commandent pas en ligne. Et puis, moi, ça me faisait sortir…" La reprise s’annonce néanmoins hasardeuse pour cette librairie qui s’est d’abord construite comme un lieu d’échanges et de rencontres. "Finies les tables de conversation, fini de prendre un café… Et étant donné que les gens ont, pour la plupart, annulé leurs vacances, il y a peu de chances qu’ils veulent acheter des guides de voyage. Je m’attends surtout dans les semaines à venir à vendre des livres de cuisine du monde et des guides de randonnée en Belgique… J’ai recommandé 150 cartes du pays !"

Des libraires qui financent les soins de santé
Pour le réseau des librairies francophones, les deux mois de mise à l’arrêt ont aussi été l’occasion d’engager une réflexion sur "l’après". "Nous avons eu beaucoup d’échanges entre nous mais aussi avec le reste des professions du secteur : éditeurs, bibliothécaires, auteurs, raconte Catherine Mangez. La chaîne du livre va avoir besoin de soutien et nous avons rédigé une proposition en ce sens à destination de la ministre de la Culture." Mais pour cette libraire, le doute n’est pas permis : ce qui sauvera le métier, ce sera la clientèle. Car la crise sanitaire a mis en branle un double mouvement : d’une part la tentation renouvelée de l’achat en ligne alors que nos déplacements étaient limités et les librairies fermées ; de l’autre, une prise de conscience accrue quant aux inconvénients du modèle économique d’Amazon, diamétralement opposé aux aspirations à un monde plus respectueux de l’humain, de l’environnement et des services publics. "Je crois que beaucoup de gens commencent à voir le lien, se réjouit Catherine Mangez. Si on veut financer correctement les services publics et en particulier les soins de santé, il faut le faire grâce aux impôts. Or Amazon, qui n’a aucune succursale en Belgique, ne paie pas un centime chez nous. Tandis que les libraires indépendants paient des impôts, des cotisations sociales prélevées sur le salaire des employés ainsi que la taxe sur le livre."
Beaucoup de clients, même dans l’incapacité d’acheter chez leur libraire, ont ainsi tenu à manifester leur soutien à la profession, notamment grâce aux bons d’achat "Lire, c’est vivre", utilisables dès le déconfinement et qui ont permis de renflouer dans l’urgence une trésorerie malmenée. " Cela a très bien marché, se réjouit Yves Limauge. Chez À Livre ouvert, on en a vendu environ 150."
Pour faire face à la concurrence d’Amazon, beaucoup de libraires indépendants en sont, par ailleurs, venus à la conclusion qu’il était temps de proposer leur propre service de vente en ligne, par l’intermédiaire d’une plateforme mutualisée. La formule existe déjà pour les e-books, mais pas encore pour les livres papier. "Je pense que c’est nécessaire. Il y a quelques mois, je ne vous aurais pas du tout tenu le même discours, mais ce qui se passe nous a montré que le monde pouvait fonctionner de manière tout à fait inédite, reconnaît Catherine Mangez. Même si bien sûr, il faut les deux : il reste important de pouvoir se laisser interpeller par des livres, d’avoir des espaces où se poser, sans compter les services d’animation et de conseil que nous offrons." Emmanuel Pecqueux craint pour sa part que ce système ne puisse s’appliquer aux très petites librairies comme la sienne. "Je n’y crois qu’à moitié. Moi, par exemple, je prends tout ce qui relève de mon domaine en un seul exemplaire. Je n’ai donc pas de stock en ligne à partager : les logiciels de gestion du stock et les mises à jour qui vont avec sont bien trop coûteux pour une librairie de cette taille. Et puis, c’est à l’opposé de ce que j’ai essayé de faire : un lieu de rencontres, un espace pour faire vivre le centre-ville."

Publier moins et mieux
Du côté des éditeurs, la pandémie semble aussi avoir agi comme un révélateur : allait-on continuer à publier autant ? Dans quel but ? Pour quel monde ? Toujours plus de pages signifiait-il toujours plus de pensées et d’imaginaire ou, au contraire, une perte annoncée de sens et de plaisir ? Même si le livre n’est pas un produit de consommation comme un autre, force est en effet de constater qu’il n’échappe plus à la logique de surproduction et de surconsommation, si souvent dénoncée dans le secteur de l’agroalimentaire, du textile ou des nouvelles technologies. "Au cours des vingt et surtout des dix dernières années, ce phénomène est devenu massif, commente Brigitte de Meeûs chez Tropismes. Chez Actes Sud, cela a commencé avec la publication de Millénium. Ils ont eu un tel succès qu’ils se sont mis à publier énormément, parfois au détriment de la qualité." La présidente d’Actes Sud et ancienne ministre française de la Culture, Françoise Nyssen, a d’ailleurs fait son mea culpa dans la presse, en s’exprimant à plusieurs reprises depuis le début de la crise sur sa volonté de réduire le rythme de publication. Mais qu’est-ce qui pousse un éditeur à publier autant de livres ? Non pas toujours, comme on pourrait le croire, le génie des auteurs qui frappent à sa porte mais bien souvent une logique prosaïque d’occupation de l’espace. "Un éditeur comme Gallimard est capable de produire en un seul mois une quinzaine de titres en littérature française, raconte Catherine Mangez. Pour eux, c’est l’assurance qu’il y en aura donc au moins quatre ou cinq sur les tables." Des livres qui seront chassés par le prochain "office" du même éditeur le mois suivant, dans une logique d’auto-concurrence de plus en plus déraisonnable. " Depuis quelques mois, nous avions déjà engagé cette réflexion au sein du Syndicat, poursuit Catherine Mangez. Nous voulions entrer en contact avec les éditeurs pour discuter de ce fonctionnement problématique : nous sommes noyés par les nouveautés ; nous n’arrivons plus à lire suffisamment et cela noie aussi nos lecteurs. "   
Car plus les catalogues sont obèses, plus la pépite est difficile à repérer. D’autant que ces catalogues arrivent chez les libraires par l’intermédiaire de représentants souriants et cultivés, mais à la détermination parfois intimidante, a fortiori lorsqu’ils travaillent pour le compte d’un grand groupe de maisons d’édition comme Interforum ou Hachette. "Il arrive qu’on reçoive plus de 60 représentants par mois, explique Yves Limauge chez À livre ouvert. Au fil du temps, nous apprenons à les connaître. Ce ne sont pas des amis, mais enfin… C’est difficile de résister à la pression." Brigitte de Meeûs parle, pour sa part, de quelque 40 visites par mois "beaucoup trop !" – après lesquelles il faut se décider sur catalogue en essayant de ne vexer personne, de prévoir les tops et les flops, tout en restant fidèle à ses valeurs… Un exercice des plus périlleux.
L’avalanche de nouveaux titres a aussi cruellement raccourci la durée de vie des livres sur les tables : pas plus de deux à trois semaines en moyenne, et pas plus de deux à trois mois dans les rayons. "Pour tout vous dire, certains livres ne sortent même jamais des cartons", glisse Catherine Mangez. Les chances, pour un livre, de trouver "son public" sont donc parfois inexistantes. Car dans un mouvement compensatoire, l’attention des médias se porte le plus souvent sur quelques uniques titres, pas forcément les meilleurs mais qui ont le mérite de correspondre au débat du moment, à l’air du temps. Paradoxalement, publier moins pourrait donc permettre de lire mieux, sans qu’il soit pour autant question d’élitisme forcené ou, au contraire, de "blockbusterisation" abusive. "Il ne s’agit pas d’aller seulement vers les valeurs sûres mais de pouvoir mieux défendre certains titres plus confidentiels, et donc de cultiver un équilibre." Moins de livres et plus de littérature, légère ou profonde : un monde d’après qui fait rêver.