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Eloquentia : s’exprimer pour lutter

Apprendre à s’exprimer face à un public. Argumenter. Gagner en estime de soi. Eloquentia initie les jeunes à l’art des  concours d’éloquence pour déconstruire les préjugés et les arme à défendre leurs idées.


Tantôt traités de militants écolos idéalistes, tantôt d’inconscients et d’irresponsables pour ne pas suivre les mesures de sécurité durant la crisesanitaire, les jeunes en prennent souvent pour leur grade. “Ça me rend malade ces étiquettes qu’on pose sur les gens !” Cet élan de colère est lancé par Monia Gandibleux, ancienne enseignante de secondaire et co-fondatrice de l’association Les Ambassadeursd’expression citoyenne. “À quel moment écoute-t-on nos jeunes ? Qui se donne la peine d’échanger réellement avec eux ?”, enchaine-t-elle.

Pour pallier le manque criant d’espaces de parole pour la jeunesse, Monia Gandibleux importe de France à Bruxelles, Eloquentia, un concours d’expression citoyenne à destination des jeunes. Aux commandes du projet, trois partenaires : les Ambassadeurs d’expression citoyenne, la Maison de la Francité et l’ULB Engagée asbl. La collaboration a pour objectif de valoriser les jeunes pour ce qu’ils sont, en leur donnant des outils afin qu’ils puissent s’exprimer, convaincre et être écoutés. La première édition belge, en 2019, rencontre un immense succès. Et pour cause...

Parcours de rencontres

“Pourquoi c’est important de rencontrer l’autre ? Mais ça change tout ! Quand tu as rencontré l’autre, sa négation n’est plus possible”, lance Monia Gandibleux. Eloquentia promeut la culture de la parole et du débat. Le projet organise des ateliers et des joutes dans les écoles secondaires. Les élèves gagnants peuvent participer aux masterclass qui sont aussi ouvertes à tous les jeunes de 17 à 25 ans, sur base d’une sélection. “Nous faisons attention à ne pas sélectionner seulement les meilleurs. On ne voit pas l’intérêt de former des jeunes à qui on n’a plus rien à apporter”, précise Monia Gandibleux. Durant ces sessions, les jeunes sont coachés par des professionnels de la prise de parole : avocats, comédiens, philosophes, journalistes, etc. Vient ensuite le concours public, avec, à la clé, une place à décrocher pour affronter les finalistes des autres pays affiliés au projet du concours international. 

Un programme intense durant lequel les jeunes vont être challengés, se découvrir, s’émanciper, se confronter aux autres et à eux-mêmes. Les participants présentent des profils très variés : des élèves de secondaires, des adolescents en décrochage scolaire, des étudiants en école supérieure ou universitaire, des jeunes travailleurs... “Pour avoir un bon groupe, il faut des jeunes assez forts pour tirer les autres, sans les effrayer. Plutôt des jeunes qui peuvent inspirer. C’est le rôle des ambassadeurs. Et puis, il y a ceux pour qui cela va être vraiment dur mais pour qui cela fait toute la différence de pouvoir être avec des jeunes universitaires, des jeunes d’écoles supérieures, des jeunes qui leur ressemblent...”, souligne la coordinatrice du projet.

Si ‘concours’ rime avec ‘concurrence’, il n’en est pourtant rien au programme Eloquentia. “Nous privilégions l’entre-aide et la bienveillance. Pas question de descendre ou d’humilier un jouteur. Si cela arrive, le participant reçoit des points de pénalités”, insiste Clémentine Quévy, chargée de projet. L’objectif est d’apprendre à structurer une idée, à la défendre tant sur le fond que sur la forme. L’expérience est intense. Le travail acharné. Les jeunes sont encouragés et poussés à écrire encore et encore leurs textes. Sous la forme de slams, de plaidoyers, de poèmes, d’histoires ou un mélange de styles, la remise en question est constante. Le moindre mot, l’intonation, la posture, la gestuelle, rien n’est laissé de côté. Les coachs sont exigeants, les jeunes le deviennent également. Car ils prennent conscience progressivement que pour faire passer un message, il doit être écouté et compris. Les autres deviennent alors un soutien. Iman, 20 ans, a gagné la première édition Eloquentia et a terminé troisième lors du concours international, elle confirme :“Au fur et à mesure de l’aventure, on estplus devenus ‘compagnons’ que‘concurrents’. On s’entraidait, il n’y avaitaucune tricherie.”

Les masterclass ont été inspirants pour Iman. “J’ai rencontré, Ali. Il n’avait pas fait d’études. Mais c’était impressionnant de le voir se lancer dans l’aventure. Il est très bon et a un style propre à lui, assez naturel, qui lui va très bien. On a tous voulu se dépasser.”

Découverte de soi

Tandis que les étapes passent une à une, entrainant avec elles, son lot d’éliminés, l’adrénaline monte à l’approche du concours. Les liens ont été tissés entre les jeunes. Même ceux qui ne sont plus de la partie continuent de soutenir les autres. Le jour du concours, c’est l’apothéose. Monia Gandibleux raconte : “Il y a quelque chose de grisant qui se passe dans le corps. C’est exactement comme de la drogue. Tu montes sur scène et tu as un public qui est suspendu à tes lèvres, qui tend l’oreille. Combien de jeunes peuvent se targuer d’avoir été écoutés comme ça ? On souffre tous de ne pas être écouté et là, tu as un public qui s’est déplacé pour écouter ce que tu as à dire. Il y a tout ce qu’on peut imaginer d’un show mais eux, ils vivent leur vie.”

Samir fait partie des finalistes cette année. Ce jeune homme de 25 ans est professeur d’histoire et de géographie dans une école de l’enseignement qualifiant et professionnel, dans le quartier des Marolles à Bruxelles. Il a découvert les Ambassadeurs d’expression citoyenne lors d’un voyage pédagogique en Israël/Palestine. Après avoir goûté au plaisir de jouter et encouragé par les amis qu’il s’est fait dans l’association, le jeune homme se lance et s’inscrit pour le concours le jour de son anniversaire, un symbole. “À la base, je suis assez timide. J’étais plutôt le genre d’élève qui hésitait à lever la main”.

La première année, Samir n’avait pas été plus loin que le deuxième tour. Un moment frustrant mais instructif avec le recul : “Je me suis découvert pugnace. Le concours a révélé une combativité que j’ignorais.” Les jeunes déclament devant un jury composé d’avocats, de professeurs, de politiques, de journalistes, de comédiens, etc. : “On n’a pas forcément les mêmes références culturelles, littéraires, musicales, cinématographiques que les personnes qui nous jugent. Et puis, certains voudront que tu cites Spinoza, par exemple, alors que d’autres y seront allergiques. Quand tu places tes références, elles ne sont pas toujours comprises. Tu prends conscience que tu ne peux plaire à tout le monde. C’est un équilibre à trouver mais l’important est de rester fidèle à soi, tout en faisant passer son message”, estime Samir.

Iman a, quant à elle, pris plaisir à intégrer des références plus anciennes : “Avec Eloquentia, j’ai renoué avec la littérature, avec la musique, j’ai redécouvert des classiques comme Albert Camus ou en musique, Jacques Brel. J’ai appris à l’écouter activement et plus passivement. Je me suis concentrée davantage sur les paroles et ça m’a inspiré.”

Parole donnée, combats menés

Au cours de sa vie, tout individu est amené à défendre une idée, une identité, un combat. Que ce soit entre amis,en famille, au travail...

Des points de vue et des idées à défendre sur des questions politiques, de société, d’environnement, de religions, de sexualité... les jeunes en ont. “Mais on ne leur laisse que trop peu d’espace que ce soit dans la presse, à la maison ou à l’école”, regrette Monia Gandibleux.

Iman acquiesce. Pour la demi-finale internationale en 2019, à Marseille, la jeune femme, âgée de 19 ans alors ,discourt sur le sujet “Faut-il faire laguerre pour préparer la paix ?” et y répond par l’affirmative. La maitrise du jeu est sans équivoque. Elle convainc. La jeune femme parle avec force et conviction, faisant appel à ses origines, sa position de femme défendant les minorités. “À l’école, on nous apprend la plupart du temps à nous taire et à écouter ce que le prof dit. Dans des projets comme Eloquentia, on nous apprend à nous exprimer, à donner notre avis. On se sent vraiment unique quand on nous accorde autant d’attention. Ça nous donne aussi plus de confiance en nous. Ça nous donne envie de partager davantage de choses, d’échanger nos avis.”

Pour en savoir plus ...

Le concours

La finale du concours Eloquentia Bruxelles 2020 aura lieu ce 1er octobre à l’ULB dans l’amphithéâtre Henri Lafontaine à partir de 20h. Les mesures de sécurité sanitaires seront d’application. Pour réserver vos places et en savoir plus, rendez-vous sur le site www.eloquentia.brussels 

Les inscriptions au concours Eloquentia 2021 ouvriront le 4 janvier 2021. Si vous avez entre 17 et 25 ans et désirez jouter, vous dépasser et vivre l’expérience Eloquentia, cliquez ici

©Lemane Imeri

Défendre l’inverse de ce que l'on pense

“Les paroles restent”, le film de Pauline Roque, sorti en 2019 re-trace le parcours des participants à la première édition du concours Eloquentia Bruxelles et offre un aperçu des joutes verbales entrejeunes.

Imaginez devoir défendre dur comme fer la peine de mort alors que vous êtes complètement contre. Il ne s’agit pas de donner un simple avis. L’argumentation doit être solide et doit pouvoir faire face aux arguments d’un adversaire qui tient la position inverse. Lors des joutes verbales, les participants reçoivent un sujet, la plupart du temps imposé, sur une question politique, philosophique, scientifique...et une position à défendre : pour ou contre. Ils ont un temps de préparation mais il peut être très court. Les jeunes sont coachés par leurs formateurs et les jeunes ambassadeurs plus expérimentés en joutes verbales. Ils retravaillent leur texte, leurs idées. Ils s'entrainent, s’entraident dans les couloirs, sur une terrasse, répètent encore et encore. Et une fois prêts, sur scène, ces jeunes sont épatants ! “Le fait de défendreun sujet par l’affirmative ou la négative, ça travaille ton esprit critique. Il n’y apas forcément une bonne ou une mauvaise position, juste des positions dif-férentes”, Lamine d’Eloquentia.