Retour à Vivre ensemble et citoyenneté

Les inégalités, pas une fatalité

La montée des inégalités n'est pas un mouvement inexorable. Encore faut-il, pour l'endiguer, prendre conscience de la façon dont notre système méritocratique s’acharne à les justifier. 


Les riches de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres, et jamais rien ne changera, écoute ça ", tempêtait le groupe de hip-hop français Raggasonic sur un beat des années 90. Une ritournelle qui reste malheureusement bien ancrée dans l’air du temps. Les inégalités économiques ne cessent de se creuser à travers le monde. En 1980, les 10% des individus les plus riches en Inde, aux États-Unis, en Russie, en Chine et en Europe, détenaient 25 à 35% des revenus totaux de la population. En 2018, la part à se partager entre privilégiés pèse entre 35 et 55%  du gâteau (1).

En matière d’égalité de revenus, l’Europe s’en sort certes un peu mieux que les États-Unis. Et la Belgique – que l’indice Gini hisse à la cinquième place européenne (2) -  mieux que d’autres sur le vieux continent. Mais il n’y a guère de quoi fanfaronner. La Belgique fait figure de cancre en matière de ségrégation scolaire, l’accès à la santé pour tous reste un défi majeur, la discrimination au logement frappe les personnes d’origine étrangère, les familles monoparentales, les bénéficiaires du CPAS…

Un enjeu démocratique

Le premier gagnant de ces inégalités, aujourd’hui, c’est le repli identitaire. Donald Trump aux États-Unis, Marine Le Pen en France, Tom Van Grieken, le jeune leader du Vlaams Belang en Flandre, enrobent leur discours haineux d’accents sociaux, opposant précarités d’ici et d’ailleurs. " Fermer les frontières ne fera pas revenir les usines délocalisées ", avertit le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, interviewé dans Le Monde pour la sortie de son dernier livre Peuple, pourvoir et profits (3). Mais les discours des intellectuels, aussi bien argumentés soient-ils, n’endigueront pas la montée du populisme et de l’abstentionnisme tant que les inégalités persistent. " Il est très difficile d’envisager des solutions aux autres grands défis de notre temps, à commencer par les défis climatiques et migratoires, si l’on ne parvient pas dans le même temps à réduire les inégalités ", défend l’économiste Thomas Piketty dans Capital et idéologie, autre ouvrage qui a animé le débat médiatique de la rentrée (4).

Le premier gagnant de ces inégalités, aujourd’hui, c’est le repli identitaire.

En 2014, des sociologues et des mathématiciens américains ont réalisé des simulations informatiques pour comprendre les facteurs influençant l’effondrement des sociétés (5). Selon leurs calculs, les inégalités accélèrent et aggravent le processus, quand les sociétés égalitaires semblent mieux parvenir à se stabiliser…

Bien mérité ?

De l’Inde des brahmanes aux seigneurs du moyen-âge, en passant par les colonies, Thomas Piketty retrace l’histoire des sociétés inégalitaires. L’économiste jette un pavé (de 1232 pages) dans la mare : " Toutes les sociétés humaines ont besoin de donner du sens à leurs inégalités, et les justifications du passé, si on les étudie de près, ne sont pas toujours plus folles que celles du présent ".

Pourquoi désapprouvons-nous les oligarques russes,  les nouveaux milliardaires asiatiques, et chantons-nous les louanges des richissimes entrepreneurs de la Silicon Valley qui s’affichent sur les réseaux sociaux en dégaine d’ados ? Au nom de la liberté individuelle, répond l’économiste, nos sociétés ont érigé l’effort et le mérite en vertus cardinales. La concurrence qui permet à chacun de s’extraire au-dessus de la masse encourage l’innovation qui, par ricochet, bénéficierait à l’ensemble de la société. Peu importe si tout le monde n’a pas bénéficié des mêmes chances au départ. Peu importe si c’est grâce des investissements collectifs, dans la formation ou la recherche par exemple, que ce petit monde a pu  accéder à des positions enviables. Redistribuer des richesses, ce n’est jamais que rendre à la société la part de ce qui lui revient dans ce qu’elle a donné ", rappelle le philosophe Patrick Savidan (6).

Riche ou pauvre, tout le monde a à y gagner. Anxiété, troubles mentaux, espérance de vie, obésité, violence, consommation de drogues…. l’épidémiologiste anglais Richard Wilkinson (7) a croisé ces indicateurs avec la répartition des revenus à l’échelle internationale. L’égalité, conclut-il, améliore la santé de toute la société, y compris celle des plus nantis.

Quand on veut …

Pendant que Forbes étale son classement des milliardaires les plus cotés sur ses couvertures de papier glacé, cet été, le magazine Society consacrait sa une à Pascal Saint-Aman, un personnage complètement inconnu du grand public. Le patron de la division fiscale de l’OCDE  mène depuis 2008 une bataille donquichottesque contre les paradis fiscaux. Et ce haut fonctionnaire n’a pas combattu que des moulins. En janvier, 127 pays se sont engagés à travailler sur une réforme fiscale internationale visant à mieux taxer les multinationales d’ici la fin 2020.

L'égallité améliore la santé de toute la société, y compris celle des plus nantis.

Signe que les temps peuvent changer ? " Expliquer aujourd’hui qu’il existe d’autres choix que d’exonérer les plus hauts patrimoines financiers car ces derniers refusent de payer l’impôt et qu’il est trop difficile de les contraindre d’accepter, au moment où la montée des inégalités et le changement climatique posent des défis planétaires redoutables relève d’une forme d’inconscience ", écrit Thomas Piketty, rappelant que les enjeux ne sont pas techniques, mais bien idéologiques.