© Estelle Toscanucci © Estelle Toscanucci

L'art peut être facilitateur d'expression. Pas seulement dans sa pratique, mais aussi dans sa contemplation. À Charleroi, le musée des Beaux-arts propose des "visites inoubliables", destinées aux personnes souffrant de la maladie d'Alzheimer. Une expérience interactive, un moment de répit, pour ressentir, se souvenir, échanger et exister…


Charleroi. Le haut de la ville. Juste à côté du Palais des Beaux-Arts se trouve un bâtiment de verre. Outre la cafétaria de la salle de spectacle, il abrite le musée des Beaux-Arts. Si le lieu de restauration s’offre à l’oeil des badauds, l’espace consacré aux oeuvres de Constantin Meunier, René Magritte, Paul Delvaux et bien d’autres est beaucoup plus discret. En cette veille de week-end, Corine, animatrice pour le musée, s’apprête à accueillir un groupe un peu particulier. Il s’agit d’une dizaine de résidents d’une maison de repos située à Courcelles, à quelques kilomètres de là. La plupart sont septuagénaires et octogénaires. Certains d'entre eux souffrent de la maladie d’Alzheimer. Ils s’avancent dans le hall, à petits pas. Ils sont aidés par des accompagnants de la maison de repos et des collaborateurs du musée mais aussi par des référents Alzheimer issus de différentes associations carolorégiennes.

Faire connaissance, regarder, s'exprimer

Arrivée à l’accueil. Tous les regards se tournent vers une table sur laquelle des cakes et un grand thermos de café ont été installés. Elle provoque une vague d’enthousiasme au sein de la petite troupe à laquelle on confirme qu'un goûter est en effet prévu après la visite. L’installation est lente. Il faut prendre le temps d'accrocher sur chaque pull, sur chaque gilet, une petite étiquette sur laquelle est inscrite le prénom de son propriétaire. Les visiteurs sont ensuite invités à s’asseoir autour d’un tableau. Il s’agit des "Enfants" de François-Joseph Navez. On y voit deux bambins dodus, heureux, jouant avec un chien. On sent une certaine perplexité, de la confusion. Les corps se dandinent sur les chaises, les regards cherchent les visages connus. Corine prend alors la parole. Et pose beaucoup de questions. "Quel âge avez-vous ? Vous avez des enfants ? Vous avez travaillé ?". "Je tapissais chez les gens" dit l’une,"j’ai travaillé 40 ans chez Caterpillar" enchaine l’autre, "moi, j’étais ingénieur en télévision". L’atmosphère se détend. Corine le sent. "Savez-vous où nous sommes ?" demande-t-elle avec douceur. Pour tous, le musée des Beaux- Arts est une découverte. Et pour certains, il s’agit de la toute première visite dans un musée. Corine attire ensuite l’attention sur le tableau. "Cette peinture, Maria, vous la trouvez jolie ?". Maria montre la petite fille. "Moi aussi, lorsque j’étais petite, ma maman m’a fait des tire-bouchons (Ndlr : des boucles anglaises) dans les cheveux avec des bigoudis, c’était pour ma communion". Corine s’adresse ensuite à d’autres membres du groupe. Chacun a l’occasion de partager ses impressions, de comparer ce qu'il voit à ce qu'il connaît, à évoquer quelques lointains souvenirs. Le groupe est serein, et semble avoir définitivement adopté Corine. Lorsqu'elle se lève, il la suit. Une voix timide demande : "on peut toucher ?".

Accompagner, s'adapter

La guide et son groupe s'arrêtent devant un autre tableau. Un paysage emblématique de la région. On y reconnait la Sambre et les usines qui garnissent ses rives. Un autre prétexte à la conversation, aux anecdotes, à l’évocation du quotidien, à raconter un bout de son histoire personnelle. Corine continue la promenade. Elle invite les uns et les autres à s’arrêter devant les oeuvres qui les attirent. Les collaborateurs du musée et les accompagnateurs veillent à être disponibles, à prendre la main d’un visiteur farouche, à répondre aux questions, à calmer les angoisses d’une résidente qui est inquiète d’être "sortie sans avoir prévenu ses parents". La promenade se poursuit encore une trentaine de minutes. Raccourcie par l'irrésistible attrait du cake et du café. "Certaines visites peuvent durer plus de deux heures, explique Eliane Janssens, chargée de missions et référente Alzheimer pour le centre d'action laïque, cela dépend vraiment des groupes. Nous devons nous adapter au rythme des uns et des autres. Au départ, enchaîne-t-elle, ces visites inoubliables avaient été pensées pour des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et leurs proches. Mais nous avons reçu énormément de demandes provenant des maisons de repos et de soins et de centres de jour. Ce sont eux, pour l'instant, que nous accueillons principalement."

Une nécessaire dynamique partenariale

Comment est né ce projet ? "La conservatrice du musée a lu que le MoMa (Ndlr : Museum of modern art), à New York, organise ce genre de visite depuis 2006, explique Michèle Lejeune, chef du service santé de la Ville (1). Je me suis alors dit que ça valait la peine de tenter l’aventure à Charleroi. Il s’agit ici de notre sixième visite et cela fonctionne très bien. Si chaque expérience est différente, les debriefings montrent une série de constantes. D’une part, les accompagnants des maisons de repos remarquent que ces visites sont propices à la confidence. Beaucoup nous disent avoir appris à mieux connaitre certains résidents à travers cette expérience. Les conversations sont différentes ici qu'à la maison de repos. D’autre part, continue Michèle Lejeune, passer un moment hors des contraintes quotidiennes permet à certaines personnes âgées d’être apaisées et plus autonomes. Et cela peut avoir des répercussions sur le sommeil et le repos. Ces effets positifs sont également la résultante d’un encadrement efficace, ajoute Eliane Janssens. Les guides du musée ont suivi une formation chez Alzheimer Belgique  et la dynamique partenariale du projet est importante. Différentes institutions mettent en commun leurs compétences autour d’un même objectif (2). Il y a un effet de solidarité qui garantit le succès du projet."


Pour en savoir plus ...

Éclairage

L’avis du professeur Bernard Hanseeuw, neurologue aux Cliniques universitaires Saint-Luc et chercheur au Fonds National de la Recherche Scientifique

"L’art se passe de mots. Il transmet quelque chose, un bien-être, une agréabilité de vie, qui peuvent être perçus même en ayant des difficultés cognitives. Des patients souffrant de fortes pertes de mémoire peuvent apprécier ces visites mais ne plus s’en souvenir deux semaines plus tard. N’empêche, passer un bon moment est quelque chose de précieux. Maintenir une activité, c’est extrêmement important. Cela aura aussi des conséquences sur la santé physique. Et une visite au musée, c’est être actif. La personne s’investit, entre en relation et se met en mouvement physique et cognitif. C’est une solution de vie ensemble. Chez les personnes qui souffrent de la maladie d’Alzheimer, la fragilisation des souvenirs récents est beaucoup plus importante. Certaines oeuvres peuvent évoquer des souvenirs d’enfance qui sont préservés. C’est stimulant. Mais attention toutefois à ne pas présenter ces activités comme étant un moyen de retrouver la mémoire. On ne va pas réussir à guérir un malade en allant au musée. Cela ne remplace pas la recherche médicamenteuse, c’est une approche complémentaire. Aujourd’hui, on ne peut pas guérir de la maladie d'Alzheimer, offrir aux personnes qui en sont atteintes ce type d’initiative doit être encouragé."

Trois questions à Nathalie de Wouters, psychologue et art thérapeute à Alzheimer Belgique

En Marche : Vous avez participé à la formation des animatrices socio-culturelles du musée des Beaux-arts de Charleroi. À quoi faut-il être attentif lorsqu'on accompagne un public "Alzheimer" lors de telles visites ?

 

Nathalie de Wouters : Chez les personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer, l'attention devient fragile. Les activités ne doivent pas être trop longues et le guide veillera à rester en constante communication verbale avec les visiteurs. Pour une personne qui souffre de troubles cognitifs, l'expression des émotions est très importante. Il sera nécessaire d'éviter les longs discours descriptifs, historiques ou philosophiques. Par contre, s'asseoir devant un tableau et dire ce qu'on pense, ce qu'on ressent, ce que cela rappelle … est bénéfique. La démarche doit être celle du partage. Les troubles de la mémoire obligent également les encadrants à beaucoup rassurer les personnes. Il est important d'expliquer pourquoi on est au musée et ce qu'on va y faire. Ces informations ne vont rester dans la mémoire qu'un certain temps. Il sera sans doute nécessaire de réexpliquer la situation, surtout si c'est une première fois. Il est également important de rassurer sur l'après. Certaines personnes craignent de ne pouvoir rentrer chez elle après une activité.

EM : Quels sont, selon vous, les principaux bienfaits de ces visites au musée ?

NdW : L'émerveillement, la contemplation. Regarder, donner son avis, c'est déjà une activité. La stimulation peut paraitre légère, mais non ! Faire rêver, créer quelque chose dans l'imaginaire… cela apporte des émotions positives. Et ces émotions, on peut les partager de manière verbale ou non verbale. Par ailleurs, certaines personnes seront ravies de se rendre dans des lieux publics, non médicalisés. Des endroits où elles pourront croiser des familles, des jeunes gens… et faire la même chose qu'eux. C'est une resocialisation. C'est vrai, la mémoire logique ne fonctionne parfois plus. Certaines personnes oublieront tout de suite la visite. Mais, si l'activité a plu, la personne sera détendue. Cela lui fera du bien et fera aussi du bien à ses proches. Ces bons moments passés ensemble sont précieux.

EM : Selon vous, tous les types d'expressions artistiques peuvent-ils se prêter à ces visites inoubliables ?

NdW : Une exposition de photos ou de tableaux figuratifs et colorés est a priori plus abordable en effet. Voir, reconnaitre, avoir des repères clairs simplifie l’interprétation. Et, avec le non figuratif ou l'art contemporain, c'est quitte ou double, même pour une personne qui ne souffre pas de troubles cognitifs ! Cela variera donc selon les person nes. Certaines visites sont plus difficiles à gérer. Par exemple, lorsqu'il s'agit de sculptures, l'envie des participants de toucher est parfois grande et difficile à réfréner. Ce sont des éléments qu'il faut prendre en compte et évaluer.