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Le 14 octobre prochain, nous élirons nos mandataires communaux et provinciaux pour six ans. Ceux-ci seront appelés à gérer les matières les plus proches de notre vie quotidienne : routes, écoles, garderies, propreté, sécurité, etc. Conquis de haute lutte, le vote est obligatoire dans notre pays. Oui, mais… Pour que chaque citoyen puisse vraiment peser sur les matières gérées par les élus, encore faut-il que les élections soient pleinement accessibles à tous les publics. Physiquement, culturellement, intellectuellement, etc… Tout n'est pas parfait, mais des efforts conséquents sont fournis pour tendre vers cet idéal. Tour d'horizon avec En Marche.


Je vote pour la première fois

Les élections d'octobre verront des milliers de jeunes voter pour la première fois. Pour les accompagner, le réseau Infor Jeunes a édité la brochure "Je vote : mode d'emploi". Claire, très complète et bien adaptée au public visé, elle a pour objectif d'"aider les jeunes à donner du sens à l'acte de voter", comme l'explique Adeline Dujardin, chargée de communication à la Fédération Infor Jeunes. D'autant plus que "peu de médias traitent de la politique sous un angle et dans un langage adaptés aux jeunes". La brochure est aussi idéale pour les gens moins jeunes, qui souhaiteraient se rafraichir la mémoire avant de se rendre aux urnes.

Sur www.elections.inforjeunes.be, enseignants et professionnels de la jeunesse trouveront des outils pédagogiques pour exploiter cette brochure. En parallèle, Infor Jeunes propose des animations en classe (ou dans des organisations). Exemples : un bureau de vote permet des simulations ; un jeu de rôles intitulé "Citoyen toi-même" invite les jeunes à se mettre dans la peau de conseillers communaux et à émettre des propositions ; l'animation "Moi et la politique" convie les jeunes à se placer à gauche ou à droite d'une ligne tracée au sol, selon qu'ils sont pour ou contre les idées partagées. Après une discussion, chacun peut "changer de côté". Enfin, dans l’approche "On vote, oui, mais après ?", les animateurs présentent les moyens pour interpeller les élus.

À Infor Jeunes Namur, on a déjà commencé à réaliser des animations. Les premiers constats ? Des lacunes dans la connaissance des aspects pratiques du vote. Certains participants ne savaient pas qu'ils allaient recevoir une convocation par la poste. Au niveau de l’isoloir, d'autres ont trouvé étrange de se retrouver seul à devoir réaliser un choix sans aide ou conseil des amis. Environ 80% des participants sont de prime abord intéressés par l’expérience des élections. Et la majorité trouve "sympa" de participer à un événement à caractère officiel et qui a un impact sur leur vie de tous les jours.

>> Plus d'infos : www.inforjeunes.be • 081/98.08.16.
// Estelle Toscanucci

Je vote en Belgique, mon pays d'adoption

 
Le premier vote des ressortissants de l'Union européenne vivant en Belgique remonte à 2000. Deux prérequis : remplir les conditions d'électorat et s'inscrire comme électeurs. Les citoyens non-Européens, pour leur part, ont dû attendre l'année 2006 pour se voir octroyer le même droit, à trois conditions : résider sur le sol belge depuis au moins cinq ans, respecter les conditions liées à la capacité d'électeur et, eux aussi, s'inscrire comme électeurs. Ainsi est offerte aux citoyens étrangers la possibilité de participer à la vie de leur commune. Cette fois-ci, ils sont dû s'inscrire comme électeurs avant le 31 juillet.
 
Selon le SPF Intérieur, 160.116 électeurs étrangers se sont inscrits : 130.559 membres d'un pays de l'UE (17,45% de l'électorat potentiel européen) et 29.557 non-Européens (15,19% des électeurs étrangers noneuropéens en droit de s'inscrire). Des pourcentages bien faibles… Les démarches administratives (procédure et délai d'inscription) constituent une barrière. Comme la langue et la communautarisation ("ma communauté forme un collectif plus solide que ma commune"), notamment.
 
Que faire pour encourager les non-Belges à voter ? Louise Nikolic, docteure en Sciences politiques et sociales, identifie trois critères ayant un impact positif sur la participation : la présence d'un bourgmestre de gauche, l'organisation d'actions de sensibilisation et un score peu élevé de l'extrême droite aux précédentes élections. "Une politique communale positive, un sentiment de tolérance et d'ouverture, une perception positive des étrangers… incitent les résidents étrangers à s'inscrire. Mais quand l'intégration est compliquée, quand des discriminations sont ressenties et quand les contacts avec l'administration communale sont difficiles, ces personnes peuvent vivre un sentiment de rejet. Conséquence : soit elles se mobilisent pour changer les choses, soit elles se replient et ne s'impliquent plus dans la vie locale ni dans les élections", analyse la politologue.
 
Certaines communes sont très attentives à la participation et veillent à fournir une information claire et lisible en une dizaine de langues ! "La sensibilisation proactive a aussi un effet bénéfique, complète Louise Nikolic. Là où un résident étranger reçoit des informations pratiques dès ses premiers contacts avec l'administration, le taux de participation est nettement plus élevé."
// Matthieu Cornélis
 

Malade ? À l'étranger ? La procuration !

Malade ? En vacances hors des frontières ? Coincé à son poste de travail ? Il y a des solutions.
Dans ce genre d'indisponibilité, vous pouvez faire appel à une personne de confiance qui se rendra au bureau de vote à votre place. Pour cela, il faut disposer d'un certificat médical ou d'une attestation expliquant les raisons de votre indisponibilité (1). Le formulaire nécessaire est dispônible en ligne ou à la commune.
En Région bruxelloise, le scrutin d'octobre sera électronique. En Wallonie, sous forme papier.
Le détail des modalités (particulièrement en cas de séjour privé à l'étranger) est sur http://electionslocales.wallonie.be/  ou https://elections2018.brussels 

Je ne suis pas libre d'aller voter

Selon des études menées en France et au Canada, les détenus vivent mal le fait d'être privés de l'exercice du droit de vote. "C'est comme si on leur disait 'vous n'êtes plus des citoyens'", précise Vanessa De Greef, vice-présidente de la Ligue des droits de l'homme et enseignante à l'ULB. Or, en Belgique, la majorité des personnes derrière les barreaux conservent le droit de choisir leurs mandataires. C'est le cas de tous ceux qui sont en détention préventive (3 à 4.000 personnes), mais aussi, depuis 2009, de tous les condamnés à une peine criminelle n'ayant pas été explicitement privés de ce droit par le juge. Soit des milliers de personnes au total.
 
Rarissimes, pourtant, sont les hommes ou femmes politiques qui s'intéressent à cette population en période électorale malgré les accents mis, dans le discours public, sur sa réintégration sociale après la peine. Aucun bureau de vote, par exemple, n'a jamais été déplacé en prison. Peut-être aussi, il est vrai, parce que voter est placé en bas des priorités quotidiennes des détenus eux-mêmes.
 
À ceux qui s'intéressent au vote, il ne reste que la procuration. Pas simple ! Car il leur faut, d'abord, être tenus au courant par un proche de l'arrivée de leur convocation électorale à domicile. Puis, trouver une personne de confiance disponible, obtenir une attestation de détention, trouver le formulaire de procuration en ligne, etc. En prison, le moindre détail – et jusqu'à disposer d'un timbre – peut décourager le candidat votant le plus acharné.
 
"Le vote par correspondance pourrait être une alternative facile à mettre sur pied, propose Vanessa De Greef, comme en Allemagne, en Australie, au Japon…" Voire l'installation d'urnes en prison, comme au Canada. Las ! "Aucune autorité politique, en Belgique, ne souhaite faciliter l'exercice du droit de vote en établissement pénitentiaire". À Nivelles, lors du dernier scrutin fédéral, une vingtaine de détenus ont bénéficié d'un atelier "citoyenneté" destiné, entre autres, à encourager le vote par procuration. Des initiatives (rares) du même genre sont envisagées lors des deux prochains scrutins.
 
// Philippe Lamotte

Je ne peux pas me déplacer

Dans certaines maisons de repos et institutions pour un public atteint d’un handicap, il est d'usage, peu avant les élections, que les médecins référents préparent une liasse de certificats médicaux dispensant les résidents d'aller voter. Tous les résidents, y compris ceux qui "ont toute leur tête" et seraient parfaitement aptes à se déplacer : une question de facilité, très souvent. Comment, en effet, organiser le transport de ce public à la mobilité difficile vers des bureaux de vote parfois éloignés ? D'autant que les familles sont parfois elles-mêmes demandeuses, afin de ne pas devoir se déplacer dans plusieurs bureaux de vote en quelques heures.
 
Mais les pratiques évoluent ! Nombre de communes, aujourd'hui, ont décidé de déplacer une partie de leurs bureaux de vote dans les maisons de repos, dans l'espoir d'y voir davantage d'aînés-résidents y voter. Certaines localités iront bien plus loin, s'adressant à toutes les personnes âgées ou en difficulté de déplacement, y compris celles qui résident à domicile. C'est le cas, par exemple, dans la commune de Wellin (3.000 habitants, dont 30% de plus de 65 ans). Le conseil consultatif des aînés s'y est mobilisé pour que chacune des sept entités dispose d’un ou deux chauffeurs bénévoles afin de conduire gratuitement les seniors isolés au bureau de vote.
 
Dans la commune de Celles-en-Hainaut, une assistante sociale du CPAS accompagnera systématiquement le chauffeur du taxi social véhiculant les personnes vers le bureau de vote et les assistera jusque dans l'isoloir. ÀWanze, outre la même gratuité du taxi social, des aînés et des jeunes – bénévoles – aideront les personnes en difficulté dans les files d'attente ou pour le maniement des chaises roulantes. En outre, le service communal de la Population se sera rendu préalablement dans les cinq maisons de repos de l'entité (publiques et privées) pour informer les résidents sur les modalités du vote, histoire de "dédramatiser" cet acte citoyen.
 
Si de telles initiatives se multiplient (notamment sous l'impulsion d’Altéo, partenaire de la MC), c'est sur une toile de fond législative sensiblement améliorée. Ainsi, à Bruxelles, l'accompagnement du votant handicapé par une personne de son choix jusque dans l'isoloir ne sera plus seulement autorisé dans les cas d'"infirmité physique" (sic, selon l'ancienne appellation !), mais bien pour toute forme de handicap (1). En Wallonie, une personne souhaitant être orientée vers un isoloir adapté à son handicap ne sera plus obligée de se signaler à l'avance à la commune. Et… c'en sera fini, le 14 octobre, de la lettre "A" apposée autrefois sur sa convocation au vote, jugée stigmatisante. Tous les Wallons qui en ont besoin pourront d'ailleurs se faire accompagner jusque dans l'isoloir. "Les pouvoirs publics, pour ces élections, manifestent une bonne volonté évidente, se réjouit Patrick Verhaegen, responsable national Maladie, Invalidité d'Altéo. Il y a de moins en moins de raisons de ne pas voter lorsqu'on est en situation de handicap ou de maladie grave". Enfin, dernière nouveauté de taille, chaque électeur wallon à mobilité réduite sera invité à évaluer l'accueil de sa commune via un formulaire ad hoc (2).
 
>> Plus d'infos : le site du Centre interfédéral pour l'égalité des chances (Unia) aide à connaître les initiatives facilitatrices (www.lechoixegalite.be). Vous pouvez aussi vous adresser à votre mutualité régionale. Certaines développent des initiatives locales pour faciliter l’accès au vote.
 
// Philippe Lamotte

Je ne comprends pas

Le nombre de personnes en difficulté de lecture et d'écriture reste très élevé en Belgique. De ce fait, les déplacements, démarches, courses, contacts avec l'école, consultations médicales… leur sont bien souvent difficiles. Mais voter aussi ! "Un électeur sur 10 est en difficulté de lecture et d'écriture. Mais ce n'est pas parce qu'on ne sait pas lire qu'on n'a rien à dire", martèle l'ASBL Lire et écrire.

"Pour les associations actives dans l'alphabétisation, les élections communales sont l'occasion d'aider les apprenants à comprendre les enjeux démocratiques et à développer leur participation citoyenne", explique Cécilia Locmant, coordinatrice de projets à Lire et écrire Communauté française. "Les publics analphabètes sont très éloignés des canaux d'information habituels et se sentent bien souvent exclus de la société à cause de cela, ajoute Aurélie Akerman, sa collègue à Bruxelles. Le monde de l'écrit ne leur parle pas, ni la TV, ni la radio". Olivier Balzat, coordinateur au Collectif Alpha à St-Gilles complète : "Dans les cours d'alphabétisation, les formateurs travaillent sur des choses concrètes ; ils vulgarisent les informations et impliquent activement les apprenants dans les sujets de discussion qui les concernent".

Sur le terrain, la sensibilisation aux enjeux des élections communales a débuté au printemps dernier. "Les apprenants étaient ravis d'y voir plus clair. Ils ont pu se rendre compte des impacts concrets de l'échelon communal sur la vie quotidienne. Certains ont découvert ce qu'est la démocratie et le rôle actif qu'ils peuvent y jouer", explique Aurélie Akerman. Des dynamiques se sont engagées : comparaisons de programmes politiques, envois de courriers indéchiffrables aux candidats pour les sensibiliser à l'illettrisme, débats, simulations de vote, etc.

Quid en Région bruxelloise, avec le vote électronique ? S’agit-il d’un obstacle en plus ? Cécilia Locmant relativise : "Les apprenants les plus jeunes sont plus familiarisés à l'outil informatique que leurs aînés. Que le crayon soit rouge ou électronique, il importe surtout que les électeurs puissent, sans honte ni gêne, demander – et obtenir – l'aide d'un assesseur pour voter valablement".

>> Plus d'infos : www.lire-et-ecrire.bewww.cdoc-alpha.be (outils pédagogiques)

// Joëlle Delvaux


Quatre questions à Min Reuchamps, politologue à l'UCL

En Marche : L'obligation de vote en Belgique est-elle une singularité ?

Min Reuchamps : Sans aucun doute. Seuls une vingtaine de pays dans le monde la pratiquent sous une forme ou une autre, dont notre voisin luxembourgeois. Le débat sur le maintien de cette obligation n'est pas propre à la Belgique. Dans les pays où le vote est facultatif, c'est d'ailleurs l'inverse qui se produit : on s'y demande régulièrement s'il ne faut pas en revenir à un système comme le nôtre. Qui, globalement, voit 90% des électeurs voter effectivement, soit un score titanesque par rapport aux pays où le vote n'est pas obligatoire. Dans ces derniers, seulement 50 à 60% des électeurs, voire moins, s'expriment, ce qui reflète moins bien les aspirations du peuple dans son ensemble. Cela dit, chez nous, certains partis (plutôt à gauche) savent très bien que l'abandon du vote obligatoire se ferait plutôt à leur désavantage.

EM : En Belgique, le vote est obligatoire, mais... ne pas voter est rarement puni. Paradoxal ?

MR : Les sanctions sur papier existent toujours. Il suffirait qu'un Procureur du Roi fasse un peu de zèle et décide de lancer des poursuites pour que les électeurs de certaines zones se retrouvent en mauvaise posture. Mais bon... le climat n'est pas à cela. Cela dit, on a tendance à oublier qu'il n'y a pas que les amendes. Pour certains emplois dans la fonction publique, le postulant doit faire la preuve qu'il dispose de ses droits d'électeur. Or un citoyen qui n'est pas allé voter lors de trois scrutins consécutifs sur dix ans pourrait se voir privé de ces droits ; donc, pas d'emploi ! Autre aspect : l'habitude de ne pas aller voter s'acquiert très vite. Un jeune Belge qui rate son premier rendez-vous électoral a très peu de chance de retourner dans l'isoloir lors des scrutins suivants. Un enjeu démocratique important…

EM : Estimez-vous suffisants les efforts des pouvoirs publics incitant les électeurs à ne pas échapper à leurs obligations électorales (certificats médicaux, etc.) ?

MR : Difficile d'avoir un avis scientifique sur la question. Les efforts pour encourager le vote chez les primovotants – notamment dans les écoles – ne datent pas d'hier. Cette inscription dans la "culture" sociétale et scolaire est à saluer. L'encouragement des personnes malades, handicapées et des personnes âgées est lui plus récent et s'inscrit dans le contexte du vieillissement de la population. Certains partis et candidats connaissent bien leur électorat et savent que celui-ci leur est attaché par tradition et fidélité. Il est donc logique qu'ils accentuent leurs efforts pour éviter la multiplication des défections des plus âgées.

EM : Y-a-t-il encore des stratégies d'influence du vote des populations plus fragiles, comme la mobilisation de sympathisants politiques pour faire du ramassage à domicile d'électeurs peu mobiles ?

MR : Cela existe, mais c'est peut-être devenu moins fréquent. La difficulté est de situer la limite de ce qui est acceptable ou non. Ainsi, si une personne âgée accepte de monter à bord de ces "taxis informels", c'est souvent parce qu'elle connaît déjà le candidat ou son proche. Son vote n'a pas nécessairement été influencé. Peutêtre facilité... D'une manière générale, les gens étant très attachés à la confidentialité de leur choix, les candidats savent très bien qu'ils ne peuvent pas aller trop loin. Et puis les présidents de bureaux de vote et les assesseurs sont généralement très sensibles à ce que rien ne vienne perturber ou influencer les électeurs plus fragiles ou indécis.

// Philippe Lamotte