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Travailleuses domestiques : la lutte filmée

©Camille Trinquet ©Camille Trinquet

Elles travaillent dans le secteur du care (des soins) auprès de familles belges. Invisibles aux yeux de la société et vulnérables sur leur lieu de travail, des femmes sans-papiers de la Ligue des travailleuses domestiques (CSC) sortent de l’ombre et font entendre leurs voix à travers la réalisation d’un documentaire. En Marche les a rencontrées lors d’un atelier vidéo.


Difficile de revendiquer ses droits sans risquer de se faire enfermer par les autorités quand on vit clandestinement. Pourtant ce risque, plusieurs femmes l’ont pris en avril dernier. Des femmes de la Ligue des travailleuses domestiques sans-papiers manifestaient devant le Parlement fédéral, banderoles, pancartes et mégaphone à la main. Pendant ce temps, des militantes (avec papiers) en soutien à la Ligue placardaient les toilettes du parlement avec un slogan : "Vos toilettes propres, nos propres papiers". Leur objectif ? Interpeller les politiques sur les conditions de vie et de travail des travailleuses domestiques. Plus concrètement, la mise en application de la Convention Internationale C189 qui concerne tous les travailleurs et travailleuses (avec ou sans papiers) et garantit des droits fondamentaux au travail comme un salaire minimum, des congés payés ou encore la possibilité de porter plainte contre un employeur en cas d’abus. Aujourd’hui, violences, salaires indécents, exploitation, insécurité sont le lot quotidien de ces femmes.

La ligue des travailleuses domestiques en lutte pour défendre leurs droits. ©Camille Trinquet

Visibles dans l’anonymat

Mais elles ne lâchent pas. Face au succès de l’action et du documentaire Vos toilettes propres, nos propres papiers, diffusé le 19 novembre dans les locaux de la CSC Bruxelles, la mobilisation se poursuit. Les militantes syndicales de la Ligue s’organisent au sein de la CSC Bruxelles avec le soutien méthodologique du MOC Bruxelles, le mouvement ouvrier chrétien. "Nous voulons sortir de l’ombre, nous rendre visibles aux yeux de la société tout en restant en sécurité. C’est pour cela que nous avons choisi de témoigner dans un documentaire en gardant l’anonymat", lance Julia, l’une des militantes.

Tous les samedis depuis deux mois, Carmen, Victoria et Julia (noms d’emprunt) suivent des ateliers vidéo, menés en partenariat avec la télévision associative Zin TV au Pianofabriek. Véritables réalisatrices en herbe, elles apprennent à manipuler une caméra et les techniques pour filmer des témoignages  de façon anonyme (gros plans sur les yeux, la bouche, les mains, se couvrir une partie du visage avec un foulard, etc.).

Les militantes débriefent sur les images déjà tournées.©Soraya Soussi

Histoires singulières, lutte collective

Julia a rejoint le mouvement depuis quatre mois. Après plusieurs allers-retours en Belgique, la jeune femme décide de tenter le tout pour le tout et de rester en Belgique, malgré son permis de séjour refusé. Elle loge dans un squat et travaille depuis peu pour une famille belge où elle prend soin des enfants et leur apprend l’espagnol. "Je fais partie des femmes qui ont de la chance dans ma situation. La famille pour qui je travaille me traite plutôt bien. Le problème, c’est mon statut  'irrégulier'. Je n’ai pas de contrat de travail, aucune couverture sociale et je ne peux pas postuler pour un travail plus gratifiant." 

Carmen est en Belgique depuis 25 ans. Elle s’occupe du ménage, de la lessive, du repassage de plusieurs familles. Mais elle n’a jamais pu régulariser sa situation. "C’est absurde quand on y pense mais quand on sort de la maison, on a peur d’être arrêtée alors qu’on a commis aucun crime. On s’occupe du confort des autres mais à tout moment, on peut être envoyée dans un centre fermé", soupire-t-elle.

Elles apprennent différentes techniques pour filmer de manière anonyme.©Soraya Soussi

Les histoires se croisent, parfois se ressemblent : une envie d’offrir un avenir meilleur à ses enfants, une famille laissée au pays et la lourde responsabilité de subvenir aux besoins de tous. Durant l’atelier, l’émotion est palpable. Carmen a la gorge nouée. "Entendre les témoignages des autres femmes vous renvoie à votre propre situation. Et c’est vraiment dur."

Les raisons qui les ont poussées à prendre la route sont multiples. Sur place, la même précarité les attend. Elles doivent être disponibles 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Elles ont peur de prendre les transports en commun et se sentent exclues de la sphère publique. Depuis plus d’un an et demi, la Ligue des travailleuses domestiques s’est formée afin de défendre collectivement leurs droits. Si la CSC Bruxelles et le MOC Bruxelles apportent un soutien de coordination, les actions et représentations syndicales sont menées par les travailleuses elles-mêmes. "Il est fondamental que les femmes s’approprient leurs luttes et développent une identité collective", insiste Magali Verdier, animatrice au MOC Bruxelles.

" La société a besoin d’elles "

Aujourd’hui, 150.000 personnes sans-papiers vivent en Belgique. 50,6% d’entre elles sont des femmes. Mais difficile d’identifier le nombre de travailleuses domestiques parmi elles. Faute de moyens, beaucoup de ces femmes vivent avec les familles qu’elles servent. Si les hommes migrants travaillent principalement dans le secteur du bâtiment ou du transport, il est ancré dans l’inconscient collectif que les femmes migrantes sont confinées dans le travail domestique et des soins. C’est en tout cas ce qu’observe Eva Jimenez Lamas, responsable des Migrants CSC Bruxelles et du Comité des travailleurs et travailleuses migrants avec et sans papiers de la CSC. Un comité dont fait partie la Ligue des travailleuses domestiques. "Généralement, les femmes migrantes sont vues comme de bonnes cuisinières, qui peuvent garder les enfants et nettoyer la maison. On leur confie donc davantage des tâches domestiques plutôt qu’un travail administratif, par exemple. Même si elles sont hautement qualifiées.”

À l’heure où la Belgique rencontre une pénurie d’emplois dans le secteur des métiers liés aux soins (pour les personnes dépendantes : enfants, personnes âgées, malades…), les travailleuses domestiques jouent un rôle indispensable, défend la syndicaliste : "La société belge a besoin de ces femmes. Cette société connaît un vieillissement de la population et une évolution de la femme au sein du foyer qui travaille plus qu’avant et construit à son tour des carrières professionnelles.(…) Nous oublions que la fonction de reproduction des travailleuses domestiques nous permet de produire davantage de richesses puisqu’elles exécutent diverses tâches à notre place." 

Et parce que l’État ne régularise pas leur situation, ces femmes ne peuvent dénoncer leurs conditions de travail sans risquer de se faire expulser, ni de défendre leurs droits. "Elles sont précarisées par l’absence de prise en compte de leur métier, du rôle fondamental qu’elles jouent dans nos métropoles."

Sans papiers mais pas sans droits

Les militantes de la Ligue se voient en semaine et les week-ends lors de réunions. Des moments où elles discutent de leurs situations, définissent ensemble les prochaines actions et échangent leurs "bons plans" pour obtenir des vêtements, des aides médicales, alimentaires, etc.

 Les rencontres, c'est aussi un moment pour échanger les

C’est également le moment d’échanger sur les possibles et s’informer sur leurs droits. Car si les travailleurs et travailleuses sans-papiers bénéficient du droit du travail comme tout citoyen, ils et elles ne sont la plupart du temps pas informé(e)s, les rendant encore plus vulnérables face à un employeur abuseur. "Nous organisons des séances d’informations, des assemblées générales et tentons également de former les hommes et femmes pour qu’ils transmettent ces informations auprès de leur réseau", précise Eva Jimenez Lamas.

Et d’ajouter : "Mais surtout, nous construisons ensemble un rapport de force pour changer les choses, changer la loi, faire respecter le droit du travail, le droit des femmes, …"

Seulement, avoir des droits ne suffit pas. Une personne sans-papiers qui ne bénéficie pas d’un permis de séjour, ne peut obtenir un permis de travail. Pour subvenir à leurs besoins et ceux de leurs familles, les personnes sans-papiers sont donc contraintes à travailler de manière non déclarée. "Vous savez, cela ne nous arrange pas de travailler au noir. Non seulement, nous ne sommes pas protégées mais en plus, sans contrat, nous ne pouvons pas cotiser pour la sécurité sociale et faire partie de la société en tant que citoyenne", conclut Victoria, l’une des participantes de l’atelier.

Car finalement, il s’agit bien de cela : jouir en toute sécurité de droits fondamentaux en tant que citoyennes reconnues par la société à laquelle ces femmes participent pleinement.

Guide pour connaître ses droits et devoirs en situation irrégulière

Être sans papiers ne signifiie pas être sans droits. Le Ciré, pour "Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers" a publié un guide pour le travailleur et la travailleuses sans-papiers. Il est décliné en néerlandais, anglais, espagnol, portuguais, arabe. Pour en savoir plus, cliquez ici.