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“Un parent en prison… des enfants le vivent”

Si la Belgique compte quelque 10.000 détenus, autant d’enfants sont concernés par la prison, parce que leur père ou leur mère est incarcéré. Le chiffre est impressionnant mais ne dit encore rien de la souffrance et de la complexité des situations. Par trop oubliés, ces enfants en difficulté posent une question de société. Celle du soutien qui leur est accordé, celle de l’avenir qui se construit pour eux…


Les enfants de Didier se désespèrent de voir sortir leur père. Ils grandissent, devenant adolescents et jeunes adultes tandis que leur père est toujours en prison. Lors des visites, sa fille lui réchauffe souvent les mains. Elle se fait du souci pour ses mains, écorchées par le travail qu’il s’acharne à accomplir, parce que le travail est rare en prison, et qu’il lui donne quelques ressources pour leur offrir des cadeaux à Saint-Nicolas, leur payer le coiffeur… Son fils, il tente de l’encourager à trouver un emploi, il lui donne quelques pistes, des recommandations; il aimerait aller à son lit le matin pour le réveiller, le secouer. De sa cellule, il lui arrive d’entendre des rires d’enfants; entouré de silence, il pense aux siens.

Jessica et Axel sont tous deux détenus. Ils ont deux fils qui, faute de pouvoir habiter avec leurs parents, vivent dans une institution. Les enfants voient leur maman, en dehors de la prison, dans un lieu aménagé pour. Le trajet qui les y emmène chacun de leur côté est marqué par la crainte, par le stress que cela ne se passe pas bien. Le temps de la visite semble un temps trop court pour s’apprivoiser. Il est dense, intense d’émotions qui se bousculent. Il faudra tout le long de la visite pour que l’ainé se rapproche de Jessica, l’embrasse à la sauvette. Elle ne veut pas pleurer sinon “qui va relever qui?”, dit-elle dans un sanglot sur le chemin du retour vers la prison.

Ces moments de vie, la caméra de Bernard Bellefroid les a sortis de l’ombre, dans “Pourquoi on ne peut pas se voir dehors quand il fait beau?”. Avec l’aide financière du Fonds Houtman, le réalisateur dévoile ces relations endommagées entre enfants et parents détenus (1). Des relations qui parfois sont rompues, interrompues - un peu moins de la moitié des enfants dont le père est emprisonné ne le voient pas -. Des relations à soutenir.

“L’autre peine”, celle des fils ou filles de…

Les répercussions de l’incarcération d’un parent sont nombreuses. “L’agir délinquant d’un parent engage nécessairement la destinée de l’entourage”, remarquent les auteurs d’une recherche-action également initiée par le Fonds Houtman (2). Cela se marque au niveau financier entre autres. La famille se précarise, combinant baisse des ressources financières et dépenses supplémentaires occasionnées par la détention. Les déplacements pour les visites pèsent parfois lourd dans le budget. La vie sociale est également bousculée. Souvent isolement, stigmatisation atteignent la famille. Et puis il y a des conséquences plus intimes pour les enfants qui vivent une séparation souvent brutale: le poids du secret, la honte, la culpabilité...

Assurément tous les parents ne sont pas admirables, certains ne sont pas “des cadeaux” pour leurs enfants, comme le dit Alain Bouregba, directeur de la Fédération des relais enfants-parents, docteur en psychologie (3). Mais, estime-t-il, la présence initiale des parents est essentielle à la construction de l’appareil psychique de l’enfant; sinon il grandit sans le confort d’une “contenance”, se retrouve comme un “voyageur sans bagages”. “Certes grandir c’est apprendre à surmonter les expériences de séparation. (…) Pourtant, l’absence d’un parent peut déterminer chez l’enfant des troubles durables et sévères”; l’absence lorsqu’elle se commue en “effacement”. Connaître le projet que nos parents ont eu pour nous, nous permet de nous y confronter, de nous déployer en toute subjectivité. Alain Bouregba se fait alors partisan du maintien du lien psychique. Et, si protéger en éloignant est parfois nécessaire, “tout reste pour autant à traiter et le contact peut être une circonstance de traitement

Se parler, partager un moment

Maintenir la relation, garder une place au parent en détention dans la vie de son enfant, garder une place au “projet éducatif” du parent détenu, des professionnels s’y attèlent. Du tissu associatif, du milieu carcéral, de l’aide sociale, ils leur arrivent de tenter les collaborations. Non sans se trouver confrontés aux différences de logiques: sécuritaire d’une part et d’ouverture de l’autre; à la croisée du dedans et du dehors.

L’asbl Relais enfants-parents (4), par exemple, intervient exclusivement sur ce terrain. Sept établissements pénitentiaires, Saint-Gilles, Forest, Namur, Andenne, Ittre, Lantin, Mons sont concernés par son action. Outre l’organisation de groupes de parole de pères détenus ou celle d’entretiens psychologiques individuels ou familiaux, l’équipe du Relais accompagne les visites des enfants à leurs parents détenus. Ces moments qui cristallisent les attentes réciproques, ces rencontres où se télescopent deux mondes, le Relais y apporte un soin particulier. Il aménage à certains moments l’espace de visite, en “trilieux”: un espace moteur, un espace détente, un espace créatif. Dans la réalité du parent détenu, il n’y a en effet pas de match de foot avec l’enfant, pas de repas en commun, pas d’aide à apporter pour un devoir, pas de bébé à langer… en somme peu de contacts à l’image du quotidien. Alors, l’espace redessiné permet d’autres échanges que la traditionnelle “visite à table”.

D’autres intervenants partagent cette préoccupation, comme les services d’aide aux détenus, agréés par la Communauté française et répartis sur les différents arrondissements judiciaires. Ainsi Espace Libre, service actif sur de l’arrondissement de Charleroi, a développé en partenariat avec un service d’aide à la jeunesse (AJMO) et la prison de Jamioulx un projet parent-enfant. A l’interface entre l'univers de l'enfermement et la société, ces équipes se font courroies entre le parent détenu et le contexte familial extérieur.

A partir de ces différentes pratiques, la recherche soutenue par le Fonds Houtman tente de jeter les bases d’un métier. Une profession qui “pense et accompagne la relation familiale dans une telle situation”. Et de remarquer que cet accompagnement engendre des interactions complexes, en proie à des logiques de fonctionnement parfois antagonistes, dans un cadre où tout est très morcelé entre l’intérieur et l’extérieur de la prison par exemple, entre les niveaux de pouvoirs aussi. Il y a de “multiples constellations” à construire, estime Isabelle Delens-Ravier, co-auteure de la recherche.

En outre, la recherche au-delà des questions d’aménagement de l’accompagnement des enfants de détenus, interpelle plus en amont. Quelles raisons poussent à recourir à l’emprisonnement plutôt qu’aux peines alternatives? Alors que, ajoute Ghislaine Weissgerber, une des chercheuses, “les effets humains désastreux et ravageurs de l’incarcération pour l’ensemble de la famille et son coût exorbitant sont pourtant connus des responsables politiques(5).

Sur le trajet vers la prison

Ne fusse que se rencontrer est parfois difficile pour un parent détenu et son enfant. En conflit avec le père, la mère refuse de conduire ses enfants en visite; les frais occasionnés par le trajet sont trop importants; la distance est trop grande…. Le projet Itinérances a pour but d’y remédier.

Itinérances est un réseau de volontaires de la Croix Rouge (1) qui assure des navettes afin de conduire les enfants auprès de leurs parents détenus. Bien plus que de jouer taxi, le conducteur se fait accompagnateur et, le temps du trajet, véritable soutien de l’enfant. Si le geste peut apparaître très simple ou spontané – véhiculer un enfant – il n’est pas improvisé. Les volontaires – 117 actifs dans le projet actuellement- sont préparés à cet accompagnement. Ancré dans un premier temps dans une collaboration entre le Relais enfants-parents et la Croix Rouge, le projet s’est élargi à d’autres partenaires (services d’aide aux détenus et d’aides aux familles de détenus), à d’autres établissements pénitentiaires.

Soutenir une préoccupation trop négligée

Le Fonds Houtman, fonds privé sous tutelle de l’ONE, soutient depuis près de vingt ans, des actions et des recherches préparatoires à l’action au bénéfice de l’enfance en difficulté. Les embûches peuvent être physique, psychique ou sociale… pour autant qu’elles concernent des enfants résidant dans le ressort territorial de la Communauté française de Belgique, y compris la région de Bruxelles.

Depuis de nombreuses années, le Fonds s’est intéressé aux enfants de parents détenus, ces enfants absents des politiques sociales. Considérant cet investissement, certains précisent qu’il y a en la matière “un avant et un après Fonds Houtman”. Le soutien financier et l’attention particulière portée à la question par le Fonds auraient rendu possible une véritable métamorphose de la prise en charge. De l’avis de la présidente du Fonds, Claudia Camut, cependant, du chemin reste à parcourir. La problématique a été laissée sous le boisseau trop longtemps.