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Parler "vrai" du climat aux enfants: sagesse ou inconscience?

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Aborder les bouleversements climatiques avec les enfants: oui, mais comment éviter de les traumatiser ? Surtout lorsque déboulent sur les écrans des images d'incendies incontrôlables, de koalas brûlés vifs ou d'écroulements de glaciers; voire lorsque les discours "collapsologiques" (effondrement) tendent à se disséminer dans les esprits…

 


C'était le bon temps. Celui où, pour sensibiliser les enfants aux menaces pesant sur l'environnement, on leur parlait tri des déchets, économies d'eau, alternatives à la voiture en solo, aliments sans pesticides… Bien sûr, on leur parlait aussi un peu du climat, mais juste pour situer tout cela dans un cadre plus général. Et uniquement aux plus âgés. Car les plus jeunes, n'est-ce pas, ne peuvent pas comprendre les conséquences multiples et complexes de l'accélération foudroyante de l'effet de serre observée ces cinquante dernières années…
C'était hier et, pourtant, cela semble si loin. Car entre-temps, la marée verte a déboulé. Près de 70.000 jeunes dans les rues de Bruxelles, criant leur inquiétude pour la planète menacée de surchauffe. Le tsunami Greta Thunberg, aussi, avec ses centaines de milliers de sympathisants des deux côtés de l'Atlantique, emportés par la rhétorique dramaturgique de la jeune Suédoise. Mais aussi cette montée en puissance du discours "collapsologique" : tout pourrait s'effondrer, un jour, dans un monde qui, dans deux générations, pourrait être en moyenne 3 à 4 degrés plus chaud qu'il y a 150 années. Celui-là même vers lequel nous fonçons, selon les dernières projections scientifiques sérieuses.


Déclaration de confiance


Pas étonnant que l'angoisse monte, y compris parmi les jeunes, voire les enfants. Les psys, dans les colloques et les rencontres plus informelles, sont de plus en plus nombreux à en témoigner. Même constat jusqu'aux portes des universités où, tant à l'UCLouvain qu'à l'ULB, les étudiants déclinent désormais leurs craintes/angoisses/déprimes/découragements environnementaux devant les intervenants de santé (même si leurs émotions sur l'évolution du climat et de la biodiversité constituent rarement la porte d'entrée des consultations).
"Avec la multiplication des outils de communication, un phénomène assez nouveau s'est installé, commentait récemment Marie Desplechin, auteure de Ne change jamais ! (1), au micro de France Inter. Les enfants apprennent les informations en même temps que nous, adultes. Il y a donc un besoin énorme de tri. Mais, surtout, de réapprentissage de la démocratie. En effet, face à l'ampleur de ce qui nous arrive, la peur et la colère sont les premières à surgir. Et elles vont nécessairement se diriger contre quelqu'un. Il faut sortir de cela, sinon cela va mal se terminer…" Pas de quoi rassurer les adultes qui s'inquiètent pour la santé mentale de leurs enfants et petits-enfants… L'auteure admet pourtant vouloir faire également une "déclaration de confiance" aux plus jeunes. "En raison de leur plasticité cérébrale, les enfants ont un potentiel créatif et une force vitale considérables. Très vite, ils se plongent dans l'action : le seul moyen d'être résilient face à l'enjeu climatique. C'est très joyeux !". 


Le jour du grand crash


Autre son de cloche avec Marilyn Droog, psychologue clinicienne systémique, spécialisée en développement durable et enseignante honoraire à l'ULB. "Mon petit-fils, âgé de neuf ans, m'a demandé récemment : 'dis, Oma. Le jour de la grande catastrophe, comment ça va se passer ?' Je lui ai répondu : 'Ne t'inquiète pas, mon chéri. Ce jour-là, ton papa et ta maman, moi, toute la famille… on va mourir tous ensemble. Puisqu'on va rester l'un près de l'autre, il n'y aucune raison d'avoir peur'. Je crois qu'il en a parlé dans le même sens à ses copains d'école, et ça l'a rassuré. Probablement parce que, pour lui, tout se terminerait instantanément et personne n'aurait donc l'occasion d'être triste. Il ne m'en a, en tout cas, plus jamais parlé".
Une réponse tranchante, voire excessive ? Ce n'est pas l'avis de Maëlle Dufrasne, formatrice à l'Institut d'Éco-pédagogie à Liège (consulter l'article "L'engagement protège de la déprime"). "Le plus difficile, pour un enfant, est de voir ses propres parents déstabilisés. Même devant des circonstances incroyables, il doit pouvoir s'appuyer sur ces repères que sont sa maman et son papa. Je ne suis donc pas choquée par ce type de paroles. En effet si, comme adultes, nous sommes ébranlés par certains scénarios, c'est par rapport à nos propres repères, c'est nous qui avons peur. En d'autres termes, si l'effondrement signifie pour nous – par exemple - l'écroulement d'un système monétaire ou de protection sociale, cela ne veut rien dire pour l'enfant. Qui, dans sa manière de voir, a tout le temps d'inventer des solutions, voire d'autres systèmes et d'autres mondes. Or, dans ce registre, l'imaginaire des enfants – et même des adolescents – est d'une richesse prodigieuse; Surtout si l'adulte la complète par : 'on est ensemble, toi et moi'. Ce qui ne doit pas l'empêcher de choisir les mots utilisés et, par exemple, préférer 'changement' à 'effondrement'".   

 



(1) Ne change jamais ! Manifeste à l'usage des citoyens en herbe, Éd. L'école des loisirs, 176 p., 2019.